(texte publié dans le Bulletin de l'Association des Journalistes de la RTBF, juin 1993)
Redéfinir la place de l'information dans la télévision de service public suppose l'examen de deux spécificités: celle du service public évidemment, mais aussi celle du médium télévision. A méconnaître le second terme de cette lapalissade on serait comme le cuisinier qui s'obstine à réussir ses grillades dans une casserole à pression: condamné à fermer boutique dès qu'un concurrent plus futé aura découvert les vertus du barbecue. Le service public ayant déjà son Comité de Défense, on se permettra d'avancer ici quelques arguments au bénéfice de la télévision.
Où se pose d'abord le regard du lecteur du Monde ? Sur le dessin de Plantu. Le primat de l'image s'impose aujourd'hui aux plus austères, et ses vertus ne sont pas qu'apéritives: il y a souvent autant de "sens" dans un croquis de Plantu que dans un éditorial d'André Fontaine, et on n'entend personne mettre en doute la finesse d'analyse du dessinateur sous prétexte qu'il privilégie le trait suggestif au mot juste ou qu'il s'adonne à la "caricature". Dans le même temps, chacun s'accorde à juger l'éditorial et le croquis complémentaires - et les psychologues ajoutent que c'est l'évidence-même, puisque le cerveau humain est double, qu'on y trouve, à ma gauche, du côté de la raison, l'hémisphère de la logique, siège du décodage et des alphabets, et à ma droite, du côté des instincts, le repère des émotions, lieu d'une perception immédiate et indifférenciée, et qu'on voit bien que les mots parlent à l'un et les images à l'autre. Mais la complémentarité n'empêche pas la spécificité. On prendrait quelques risques en confiant à Plantu la plume de l'éditorialiste, et davantage encore en offrant à Jean d'Ormesson le crayon de Faizant. Or, si l'on ose avancer à nouveau sur le terrain des tautologies, on remarquera que là où la presse écrite est d'abord faite de mots, la télévision est avant tout "audio-visuelle". On devine dès lors dans quel camp, bon gré mal gré, les gens qui y travaillent ont à planter leur tente.
Les bons auteurs sont intarissables sur ce point. "L'audiovisuel électronique, si étrange qu'il paraisse à première vue, réhabilite les concepts de nature par opposition à ceux de culture. Nature - non pas au sens métaphysique d'essence - mais au sens commun de ce qui nous est donné là: le corps, le sexe, la terre et l'athmosphère. L'habitude majeure et prolongée de l'écriture alphabétique nous avait amenés inconsciemment à privilégier la codification, l'abstraction, la construction formelle. Les techniques électroniques de communication nous remettent en quelque sorte les pieds sur terre." (Pierre Babin, Langage et culture des médias) Ou encore: "La chaleur et l'urgence du flot torpillent l'esprit critique. L'info ne descend plus jusqu'au substrat de nos neurones, ne laboure pas les couches profondes de la mémoire; l'électron zigzague à la surface de nos affects, il cherche la connivence et l'acquiescement de notre cerveau reptilien (...) Nous participons sentimentalement, nous voulons moins comprendre que sentir et être compris (contenus et pris), moulés dans la masse. L'homme moderne des foules,celui que visent les mass media est par définition sentimental." (Daniel Bougnoux, La communication par la bande). La dictature du cerveau gauche a vécu, et cette révolution copernicienne nous oblige à prendre parti: les uns se réjouiront de voir dans le petit écran l'instrument d'une réhabilitation, les autres déploreront que le progrès soit synonyme de régression animale. L'enthousiasme joyeux des premiers n'est pas moins honorable que le franc mépris des seconds. S'il faut une mise-en-garde, elle ne concerne que les indécis et les mal-assis: la bouderie se révèle à l'usage fort peu télégénique.
L'examen rétrospectif de nos succès conforte l'analyse des théoriciens. Qu'y a-t-il de mémorable dans la série des Grands Travaux Inutiles ? L'humour. Dans les reportages éthiopiens de Josy Dubié ? L'émotion. Dans la couverture du voyage du vicomte Frimout ? Le rêve. L'humour, l'émotion, le rêve: voilà quelques ressorts. Qu'on cesse donc de les baptiser dérives, mille sabords !
Comprenons-nous bien. Il ne s'agit pas de confondre le ressort et le propos, la fin et les moyens. Là serait la véritable dérive. L'essentiel est de comprendre qu'on ne peut prétendre triompher dans un jeu si on refuse d'en respecter les règles, et que dans le couple information/télévision, l'information n'est pas seule à manier le rouleau à pâtisserie pour asséner ses exigences. L'audimat ne doit dès lors pas encourager le péché de sottise, mais au contraire inciter à davantage d'intelligence. On connaît les résultats désastreux des études consacrées à la mémorisation des JT, et on en attribue d'ordinaire implicitement la cause à l'imbécillité congénitale de nos chers téléspectateurs. N'est-ce pas un peu simple ? N'y a-t-il pas lieu de mettre aussi en cause l'adéquation de notre langage ? D'autres chercheurs affirment que dans un message audio-visuel l'impact des mots correspond à moins de 10% de l'impact total du message. Pourtant... Combien de journalistes se préoccupent-ils des images avant d'avoir rédigé leur texte ? Et combien de séquences du JT ne mériteraient-elles pas le seul sous-titre "images prétextes" de la première à la dernière seconde ? Bref, le travail de réflexion et de créativité ne manque pas, et le deuil que l'audimétrie nous invite à porter n'est pas celui de l'intelligence, mais plutôt celui de certaines ambitions démesurées: il y a des choses que la presse écrite fera toujours mieux que la presse télévisée.
Tous les étudiants en journalisme apprennent à privilégier le présent, temps naturel de la communication audiovisuelle. Et tous les programmateurs connaissent la fascination qu'exerce le direct sur le téléspectateur. Logique: le présent et le direct créent auprès du public l'impression de la participation, illusion que la radio et la télévision sont les seuls médias capables d'entretenir. Mais il est inutile de souligner que l'information bien conçue suppose le temps du tri, de l'analyse, du recul, de la mise en perspective. A cet égard l'information et le direct composent un monstrueux ménage, et on comprend ceux qui seraient tentés de parodier José Arthur: la presse écrite c'est la télévision améliorée, puisqu'on a réussi à supprimer l'image et le son...
Somme toute, ces "dérives" ne sont que la révélation progessive des caractéristiques propres à un médium en pleine crise d'adolescence: des données du problème, qui s'imposent à nous, à gérer en tant que telles. Et celles qu'on pourfend à longueur de colloques ne sont pas nécessairement les plus insidieuses. Pour les amateurs, en voici une qui occupe toutes mes pensées: la télévision transforme les enjeux de pouvoir en enjeux de séduction. Autrement dit: la maîtrise du réel cède le pas à la manipulation des symbôles. Vous me voyez expliquer cela en une minute quinze avec trois chyrons ? A chacun son métier. Le nôtre s'appelle information télévisée. Nous manipulons un outil redoutable. Comme l'énergie nucléaire, la télévision est source de bienfaits et de désastres. Mais il est vain pour un travailleur de Tihange de passer ses journées à se dire qu'il serait plus heureux dans un champ d'éoliennes.
Go to the Lobby Page