Michael Crichton sur l'avenir des médias

Je suis l'auteur d'un roman sur les dinosaures et c'est d'un autre monstre en voie d'extinction que je voudrais vous parler: les médias americains. Et j'emploie le terme extinction dans un sens littéral. Dans mon esprit, ce que nous appellons maintenant les mass médias auront disparus dans dix ans. Disparus, sans laisser de trace.

Il y a depuis longtemps des signes de cette disparition. On connait les statistiques qui montrent le déclin dans le lectorat des journaux et l'insuccès croissant des grands réseaux télévisés.

Des sondages récents montrent qu'une partie importante de la population américaine pense que les medias sont trop sensibles à l'anecdotique, et trop indifférents à ce qui importe reellement. Ils pensent aussi que les médias ne rendent pas compte des problèmes du pays, mais qu'en fait ils y contribuent. Le public perçoit de moins en moins la différence entre les journalistes narcissiques qui posent des questions et les politiciens narcissiques qui n'y répondent pas.

Je m'inquiète de la faiblesse des réponses des médias à ces critiques. On entend les vieux arguments de la profession: "Bien sûr on pourrait mieux faire, mais on fait du mieux qu'on peut" ou l'indémodable "Nous sommes les messagers des mauvaises nouvelles, voila pourquoi nous sommes mal aimés". Ou encore "Que la presse soit mal aimée est dans la nature des choses, je commencerai a m'inquiéter quand elle aura les faveurs du public"

Ces réponses me laissent penser que les médias n'ont rien compris, qu'ils ne saisissent pas pourquoi les consommateurs sont insatisfaits de leurs services.

Les médias forment une industrie dont le produit est l'information. Et, à l'image de nombreuses autres industries americaines, les médias américains fabriquent des produits de très mauvaise qualité. L'information n'est pas fiable, il y a trop de chrome et de brillant, les portes frottent sur les joints, le produit ne tient pas la route et le tout est vendu sans garantie. C'est du clinquant mais de la cacaille. Et voila pourquoi les gens arrêtent d'en acheter.

Ces dernières annees, beaucoup d'entreprises americaines ont entrepris des restructurations douloureuses pour arriver a améliorer la qualité de leurs produits. Les médias sont restés à l'écart du processus. Il y a eu quelques innovations positives comme C Span, mais l'info dans les journaux et à la télé est généralement perçue comme moins précise, moins objective, moins informée qu'il y a dix ans. Parce qu'au lieu de se braquer sur la qualité, les médias ont essayé d'etre vivants ou attrayants, ils ont vendu la garniture au lieu du steak, l'animateur du débat plutot que le débat, la forme plutot que le sujet, et ce faisant ils ont abandonné leur public.

Qui sera le General Motors ou l'Ibm des années 90 ? A mon avis le New York Times. Et qui forcera le NYT à changer ? A mon avis la technologie.

Quand j'étais enfant les téléphones n'avaient pas de touches. Il fallait décrocher et demander à l'opérateur d'appeller votre correspondant pour vous. L'équivalent du téléphone sans touches aujourd'hui c'est PPDA, ou l'éditorial de première page ou le journaliste qui trie les faits en ne retenant que les plus vivants et attrayants. J'ai de plus en plus souvent envie de me passer de ces filtres et de plus en plus je suis en mesure de le faire. Quand j'apprends que Ross Perot va s'adresser à une comission du Congrès, je ne suis plus obligé de dépendre du récit vivant et attrayant du reporter du NYT, je peux me brancher sur CSpan et écouter Ross Perot moi-même. Et en passant je peux juger de l'objectivité du récit du NYT.

Et ceci n'est qu'un début. La révolution en cours c'est la fin du monopole des médias sur l'information. Depuis deux siècles ils exercent ce monopole comme John Rockefeller traitait le pétrole. Maintenant que le public va avoir accès a l'information brute, ces monopoles vont disparaitre.

Des qu' Al Gore aura installé les autoroutes de l'information, je pourrai voir depuis mon ordinateur n'importe quelle réunion du Congrès. De petits programmes intelligents parcoureront les bases de données du réseau à la recherche de toutes les infos qui m'intéresssent et un autre programme me les regroupera en un journal, écrit ou visuel, entièrement fait sur mesure. J'aurai de courts résumés disponibles et en cliquant sur la souris, tous les détails souhaités. Je me demande comment Jacques Bredael et Phhilippe Malherbe pourront concurrencer cela.

Donc les médias devront s'adapter s'ils veulent survivre. Je ne sais pas encore quelle voie cela pourrait prendre, peut etre un veritable travail d'interpretation de haute qualité ou un veritable travail d'investigation sérieux. Pour le moment c'est l'exception. Comme chacun sait dans les médias c'est la superficialité qui est la norme.

(traduction approximative YT)