Information économique et télévision: les ingrédients d'une portion congrue.

(adapté d'une intervention au colloque "Le citoyen face à la fraude fiscale", organisé le 28 octobre 94 à Louvain-la-Neuve par le Centre Européen de Fiscalité)

Etrange paradoxe: l'économie fait tourner le monde, mais l'économie n'intéresse guère les médias, et singulièrement les plus puissants d'entre eux, les médias audiovisuels ! Bien sûr le constat comporte des nuances. Ces dernières années la crise a régulièrement propulsé à la une des journaux télévisés les malheurs de telle ou telle entreprise, de tel ou tel secteur de l'activité économique... mais à chaque fois par le biais quasi-exclusif des enjeux sociaux. Ainsi la faillite d'une entreprise comme La Cellulose des Ardennes ne conduit-elle que très accessoirement les journalistes à enquêter sur le marché du papier ou à proposer une réflexion sur la politique d'investissement d'un grand groupe industriel: l'essentiel de la "couverture" est centré sur la question de l'emploi, "menacé", "perdu", ou "préservé", au fil des épisodes du "feuilleton". Les exemples de cette étonnante discrétion des médias en matière économique sont légions, et ils contrastent avec leur propension au tintamarre dans d'autres domaines, souvent bien plus futiles. Toujours prompte à désigner, voire à pourchasser, les "coupables" lorsqu'un club de football par exemple manque à sa mission, la presse se garde bien d'en faire autant lorsqu'elle rapporte l'échec d'un projet économique. Des fonds publics ont été engloutis en pure perte ? L'invocation de la fatalité et de la crise suffisent généralement à clore le débat. A quand le premier gestionnaire cloué au pilori médiatique pour incompétence à l'instar d'un vulgaire entraîneur de première division ? Manifestement ce n'est pas pour demain. La différence de traitement est flagrante aussi entre l'économique et le politique. La moindre ambiguïté dans le comportement d'un responsable politique retourne sur lui le feu des caméras. En revanche, certains cas récents de cessations de paiement suivies de reprises discrètes organisées afin d'apurer des dettes fiscales ou sociales n'ont valu à leur auteur que la gratitude des médias pour avoir "sauvé l'emploi".

Comment comprendre ce manque de curiosité ? Commençons par une remarque sociologique: le peu d'intérêt porté aux questions économiques dans les rédactions des grands journaux télévisés correspond au petit nombre de journalistes ayant reçu une formation d'économiste qu'on y trouve; il y a traditionnellement plus de saltimbanques que de géomètres dans la profession (... et dans cet ordre d'idée celui qui a dit qu'aucun économiste sachant compter n'accepterait de travailler pour un salaire de journaliste n'énonçait peut-être pas qu'une boutade !)

Plus généralement, l'absence de dialogue entre les journalistes et le monde économique, viscéralement méfiant - et pas nécessairement à tort - vis à vis des médias grand public tranche avec la collaboration permanente entre la presse et le monde politique. Une relation strictement et doublement intéressée: les hommes politiques savent qu'ils ont besoin des journalistes pour amplifier leur action et que les journalistes ont besoin d'eux pour connaître le dessous des cartes. De leur côté, les entrepreneurs ne voient pas très clairement ce qu'ils ont à gagner d'une telle collaboration, tout en en subodorant parfaitement les risques. Le cas de Bernard Tapie montre pourtant qu'un chef d'entreprise peut lui aussi se servir des médias comme d'un exceptionnel levier, mais c'est un exemple, bon ou mauvais, en forme d'exception.

Il y a sans doute plus fondamental. Au-delà d'une incompréhension "culturelle" entre les deux univers, il y a une explication à proprement parler "économique" à leur éloignement. On pourrait la formuler comme ceci: la loi de l'avantage comparatif éloigne l'information économique des téléviseurs, car l'actualité économique, complexe et invisible par essence, n'est pas télégénique. Les caractéristiques intrinsèques du média télévision favorisent les récits simples (impossible de "relire le début de l'article" lorsqu'on regarde un JT) et hautement visuels, puisque comme le dirait M. de Lapalisse, la spécificité de la télévision c'est l'image et le son. Or, dans un univers de plus en plus concurrentiel, le respect de ces caractéristiques propres devient une condition de survie.

Premier obstacle: la simplicité... essayez d'expliquer en nonante secondes, la durée moyenne d'un sujet au journal télévisé, le concept de produits dérivés et les risques qu'ils font éventuellement courir à la stabilité des marchés et vous comprendrez pourquoi les télévisions passent sous silence cet important phénomène. Les mécanismes économiques sont trop souvent d'une complexité insurmontable, et les journalistes sont généralement les premiers à le déplorer: je me souviens d'une réunion de rédaction où nous avons convenu, après deux tentatives infructueuses pour expliquer la position des actionnaires minoritaires, d'abandonner la couverture du procès Wagons-Lits, tout en étant parfaitement conscients de l'importance des enjeux qui s'y concentraient.

L'image et le son, ensuite... Vous avez déjà entendu crier un produit dérivé ? Un obus qui s'abat sur un marché à Sarajevo, c'est une image dont le journaliste aura même coutume de dire qu'elle "se passe de commentaires". En revanche, lorsque l'aggravation d'un déficit commercial fait l'effet d'une bombe sur une place financière, le journaliste chargé d'illustrer l'information cherchera vainement l'image de la bombe en question et des effets de sa déflagration. Conséquence ? Les reportages de type économique en télévision sont essentiellement composés d'images mortes (des graphiques, des tableaux de chiffres), d'images prétextes (façades de bâtiments, sigles de sociétés) et d'interviews de ministres rassurants ou d'experts prudents: en un mot, des séquences "contre nature" par rapport aux caractéristiques spécifiques du média télévision. On ne s'étonnera pas dès lors si l'économie n'arrive à l'écran que grâce à la complicité du social, ou du judiciaire.

Le traitement médiatique de la fraude fiscale est à cet égard éclairant. Les mécanismes de fraude seront sur- ou sous-médiatisés selon leur plus ou moins grande simplicité d'exposition: l'opération "souches-TVA" semble avoir coûté plus cher en encre et pellicule aux journaux qu'elle ne rapportera en amendes au Trésor Public; à l'inverse peu de journalistes se risqueront à expliquer à 19h30 en quoi consiste un carrousel TVA, cancer récurrent de la fiscalité s'il en est. De même, bien plus que la nature ou l'importance de la fraude, c'est la personnalité du fraudeur qui déterminera l'ampleur donnée à l'information. Jean-Luc Dehaene pris en défaut de paiement pour sa taxe autoradio suscitera plus sûrement l'intérêt que la condamnation d'un obscur industriel coupable de centaines de millions de fraude. L'exemplaire procès de la fraude à la farine il y a quelques mois n'eut ainsi qu'un écho insignifiant dans les journaux télévisés: O.J. Simpson aurait mieux fait d'être boulanger !

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