(version simplifiée d'un article paru dans Le Guide des Medias, Kluuwer éditions)
Nous attendons de la télévision des conséquences de la plus haute portée par la révélation toujours plus éclatante de la vérité aux intelligences loyales...[1]
En ce dimanche de Pâques 1949, le pape Pie XII ne pouvait pas deviner que, près d'un demi-siècle plus tard, son acte de foi télévisuel ferait sourire. Les rapports entre télévision et vérité sucitent aujourd'hui bien moins l'enthousiasme que la polémique. Sur le banc des accusés de ces procès en désinformation, les mêmes têtes reviennent avec régularité: serviteurs irréfléchis de la grand-messe du JT ou aventuriers sans scrupules du grand reportage, les journalistes de l'image animée partagent avec leurs collègues de la presse de caniveau le privilège de la controverse. Une demi-spécificité qui découle des autres caractéristiques propres à un média chaque jour plus envahissant.
1. Introduction
La télévision serait aujourd'hui la principale activité humaine en dehors du sommeil. En France, on estime la durée d'écoute à 50 milliards d'heures-spectateurs par an. Quinze pourcent de ce total, soit près d'un demi millier de milliards de minutes est consacré à l'information.[2] Les journaux télévisés sont les pivots indémodables autour desquels les grilles de programmes se font et se défont. Qu'on constate une chute d'audience du "20 heures", et on en déduira qu'il est en temps de rajeunir le présentateur ou d'ajuster l'horaire: l'institution elle-même échappe à toute remise en cause. L'information est au centre de la télévision, et l'information télévisée au centre de l'information tout court. Lors de la dernière élection présidentielle américaine, 82% des électeurs ont reçu l'essentiel de leur information via le petit écran[3]. En 1970, 78% des Américains lisaient un quotidien; ils ne sont plus que 43% vingt ans plus tard, désormais moins nombreux que les 56% qui disent regarder un bulletin télévisé.[4]
Les mêmes éléments se trouvent à la racine du succès et de la polémique -outre que celui-ci n'est bien sûr pas étranger à celle-là. Quelles sont ces "spécificités" ? Dans ce qui suit on opposera le plus souvent, et à l'occasion implicitement, presse télévisée et presse écrite. Avec un postulat: alors que l'information écrite est d'abord information, l'information télévisée serait avant tout produit de télévision. Cette "vérité génétique" n'apparaît que progressivement au grand jour, sans doute parce que les premiers reporters de télévision avaient été formés à l'école de la radio ou de la linotype. L'arrivée de générations cathodiques dans les rédactions achève aujourd'hui la mise en évidence des caractéristiques particulières du média. Pour ordonner la présentation de ces caractères propres on utilisera une formule commode qui a grosso modo l'âge des premiers JT: en 1948, peu avant que Pie XII n'émette son jugement dernier sur le petit écran, le sociologue américain Harold Lasswell expliquait qu'une action de communication peut être décrite en répondant à cinq questions: qui, dit quoi, par quel canal, à qui, et avec quel effet ? [5]
2. Qui ? L'illusionniste et ses pralines
Qui me parle ? Le Journal Télévisé, c'est la voix de la France, disait le président Pompidou. Mais cette voix avait aussi un visage, et bien vite le regard tourmenté de Roger Gicquel et le sourire malicieux d'Yves Mourousi prirent le pas sur cette vision élyséenne d'une Marianne anonyme. Aujourd'hui, pas de JT sans présentateur. Un occupant aux ambitions de propriétaire: on dit le journal "de Claire Chazal" et Dan Rather après Walter Cronkite a accolé son nom au titre de son bulletin quotidien. Parler d'abord du présentateur, c'est un peu commencer par la fin, puisque l'homme-sandwich (dixit Bruno Masure) occupe le dernier maillon dans la chaîne de fabrication. Mais la place croissante occupée par le marchand de praline (dixit Jacques Bredael) est typique de cette prise de conscience progressive de ce qui fait l'originalité de l'information télévisée. En France les premiers journaux télévisés se passent de médiateur visible. De 1949 à 1954 le JT n'est qu'une succession de documents filmés. C'est en novembre 54 que l'on voit pour la première fois des journalistes résumer sur le plateau les évènements de la journée.[6] Depuis lors, toutes les tentatives pour s'en débarasser ont fait long feu. Comme les peuples sans légendes, les journaux sans présentateurs semblent condamnés à mourir de froid.
Poursuivant dans la veine des métaphores culinaires on dira que c'est au présentateur que revient la tâche de faire prendre la sauce de l'information. Rôle crucial sans équivalent dans les autres médias. Ainsi une étude récente montre-t-elle qu'un même document filmé projeté en prélude à un débat débouche sur des discussions structurées ou chaotiques selon le profil plus ou moins décontracté du présentateur du document.[7] Une autre enquête montrerait que la crédibilité d'un lecteur de nouvelles diffère parfois sensiblement de celle de l'institution qui l'emploie.[8] Cette autonomie, source de pouvoir, est régulièrement perçue comme une menace par le pouvoir politique. Il est par exemple légitime d'avancer que le rejet du phénomène de "starisation" dans l'audiovisuel public belge tient au moins autant à cette inquiétude de l'actionnaire qu'à l'argument généralement avancé, cette curieuse pudeur/discrétion/modestie culturelle et congénitale qui mettrait le Belge, seul de son espèce, à l'abri des tentations de l'idolâtrie.
Dans la France du général de Gaulle, le ministre de l'Information Alain Peyrefitte avait donné comme instruction de transformer le présentateur en un simple meneur de jeu qui donne la parole, le plus souvent possible, aux images et dont la fonction était de dire les nouvelles sans tenter de les expliquer.9 Dire ou, plus exactement, raconter. Lorsque Jacques Bredael ne se présente pas en emballeur de chocolats, il explique que son objectif est de raconter l'histoire d'une journée dans le monde. En reprenant la définition de Serge July qui situe le journalisme à mi-chemin entre le roman et l'Histoire, le présentateur serait alors celui qui fait basculer l'information télévisée du côté de la fiction. Et on ne s'étonnera pas que nombre d'entre eux fasse aussi carrière dans l'écriture. Ou donne à leur propre existence l'allure d'un roman-feuilleton.
La magie des enchaînements transforme les fragments, nécessairement incohérents, de l'actualité du jour en un récit pourvu de sens. Ce faisant, le présentateur réconcilie le téléspectateur avec un univers hostile. Il fait oeuvre de fiction pour la bonne cause. Un bon anchorman doit rassurer: c'est un critère universel de sélection pour la fonction. Et la diffusion d'un journal télévisé s'accompagnera toujours d'un subliminal Au fond, ce n'est pas si grave ! attaché aux liaisons, sourires et inflexions de la voix de l'homme-tronc, et en définitive à sa présence récurrente et prévisible, soir après soir, qu'il pleuve des cordes sur Ostende ou des obus sur Vukovar. Comme si le téléspectateur attendait secrètement de celui qui lui dit les nouvelles l'aveu reposant qu'il ne s'est en fait rien passé. Le catalyseur de l'information est aussi préposé au désamorçage. Il y aurait déjà là matière à un premier malaise.
3. Quoi ? Une information sous contraintes
Soumise à la nécessité de l'image, à la dictature du chronomètre, aux lois de la dramatisation, à la lourdeur de la technique, l'information télévisée est l'oeuvre d'artisans agenouillés.
3.1. L'image toute-puissante: la course à l'indice
A la télé, il y a deux façons de répondre: avec ses mots et sa tête. En confrontant l'un et l'autre, on est sûr de rencontrer la vérité.[10] Ce conseil d'un expert ès interview met le doigt sur l'essentiel. Le journaliste de télévision est autant, si pas davantage[11], à la recherche de vibrations que de mots. Il laissera donc prioritairement "parler l'image".
Ce rôle central s'éclaire à la lumière de la célèbre typologie du logicien américain Peirce. Il classe les signes en trois catégories: pour parler d'amour on utilisera l'indice (la caresse), l'icône (la sérénade sous le balcon), ou le symbole (le contrat chez le notaire). La presse écrite fait surtout usage de mots, c'est-à-dire de symboles, signes arbitraires et "froids". La télévision cultive les délices de l'indice, signe en relation directe, charnelle avec son objet. Un journal télévisé présente généralement un mélange d'indices (reportages en direct, documents bruts), d'icônes (reconstitution d'un évènement à l'aide de graphiques ou d'archives) et de symboles (discours interprétatif, éditorial...) mais c'est insensiblement vers le pôle indiciel que sa nature l'entraîne. Une recherche de la vérité la plus immédiate et la plus nue qui explique par exemple la fascination pour les enregistrements d'amateurs. Ou le peu de succès durable des innovations technologiques dans le décor du journal: après une période d'essai, les effets électroniques sophistiqués sont invariablement relégués au magasin des gadgets. Le leitmotivdes concepteurs de studio reste la sobriété, plus sûr chemin vers l'authenticité. Les anchormen virtuels ne sont pas près de concurrencer les quintes de toux indicielles des présentateurs en chair et en os. Car une image n'est pas l'autre, et l'image utile est plus rare qu'on ne l'imagine peut-être. D'une réunion pendant laquelle quinze ministres se sont étripés des heures durant on ne verra souvent que les sourires affables des arrivants et un tour de table insignifiant. Illustration mensongère, pseudo-image.
L'image la plus efficace est la plus brute, mais encore ? Chercher une nature propre à l'image du petit écran, c'est aussi tenter de la distinguer du grand. Dans les années 60, un groupe de réalisateurs de l'école parisienne des Buttes-Chaumont propose quatre lois d'efficacité spécifiques à l'écriture télévisuelle: l'écran petit et limité rendrait sensible la présence humaine avant tout; le gros plan serait un plan normal; les visages angoissés ou souriants porteraient particulièrement; enfin, les oeuvres intimistes offriraient un maximum de présence.[12] Recette appliquée magistralement, et sans doute fortuitement - preuve supplémentaire de son bien-fondé, dans quelques exemples récents. Qu'on songe aux caméras déployées dans l'intimité d'une chambre d'hôpital pour transmettre "plein cadre" le sourire d'une jeune mère retrouvant son enfant, regard intrus validé par un record d'audience.
On aura compris que s'il veut être vu, le journalisme de télévision doit d'abord se soucier d'images. Les mots viendront ensuite. Cette lapalissade n'est pas une évidence dans les faits. Beaucoup de reporters continuent à écrire un texte avant de se demander quelles images pourraient y "coller". Mais le renouvellement générationnel déjà évoqué fait progresser la démarche inverse. Et l'environnement concurrentiel produit une sorte de sélection darwinienne qui pousse dans le même sens: dans la jungle des messages audiovisuels seuls survivront les plus riches en images.
Quel sort réserver aux mots ? Entre le mots et l'image, il y a complémentarité et concurrence. L'image parfaite se suffirait à elle-même, et l'archétype du commentaire idéal serait le paradoxal Ces images se passent de commentaires. En réalité, l'image est toujours incomplète. Même le reportage d'un match de football, pourtant hautement "cadrable", ne peut exprimer par les seules caméras l'intensité du suspense qui noue les estomacs des spectateurs. Le reporter sportif est alors l'intermédiaire qui apporte les éléments passionnels que l'image seule ne peut transmettre. Le journaliste généraliste agit de même lorsqu'il "commente" un tremblement de terre: l'étendue du séisme, le nombre de victimes, l'état des blessés, le risque de réplique donnent aux plans de larmes, de ruines et d'ambulances une dimension indispensable pour permettre au téléspectateur d'ajuster son degré d'émotion. Des mots mesurés au plus juste, et qui évitent plus aisément l'excès: lors de la catastrophe nucléaire de Three Miles Island, le vocabulaire utilisé par la presse écrite était plus catastrophiste que celui des télévisions.[13]
Dire ce que l'image ne peut pas dire est donc la première utilité des mots. La seconde sera de réduire la polysémie de l'image, d'en fournir un honnête mode d'emploi, sans chercher à la recoloniser à tout prix. Ces images sont parvenues ce matin au bureau de l'agence X. Elles étaient accompagnées d'un communiqué du mouvement Y. Elles montrent des combats, apparemment dans la région de Z. Le communiqué les date d'avant-hier, mais rien ne permet d'en être sûr. L'explosion visible en arrière-plan est sans doute le dynamitage d'un pont, à moins qu'il ne s'agisse d'un feu d'artifice... Sa nature polysémique fait la complexité mais aussi la richesse de l'image d'information. A l'inverse de l'image de fiction, toujours construite et donc monosémique à la racine, elle conserve éternellement une part de mystère. Une volonté obstinée de décodage, de reprise en main de l'image par les mots, aboutirait donc à ce paradoxe de donner à l'objet du décodage une apparence plus fictionnelle encore.
En télévision tout commence et tout finit par des images. C'est grâce au film de l'assassinat du président Kennedy en 1963 que l'information télévisée obtient aux Etats-Unis ses premières lettres de noblesse. Ce sont d'autres images, de pseudo-charniers et de cormorans mazoutés, qui jettent sur elle le discrédit trente ans plus tard. L'image est le lieu privilégié du mensonge. Les amateurs de conspiration savent que dans la fabrication d'un reportage télévisé, le mensonge s'organise en trois temps: cadrage, montage et mixage. Le cadrage est l'opération qui transforme un rassemblement de cinquante étudiants en un nouveau mai 68 (utilisation systématique de gros plans et de plans rapprochés) ou, à l'inverse, une manifestation imposante en concentration anodine (choix de plans larges, vues aériennes). Le cadrage sélectionne le bon ou le mauvais profil du ministre; il rapetisse les géants et donne une stature inédite aux nains. Le montage fait dire au ministre ce qu'il n'a pas voulu dire, en rapprochant deux bouts d'interview et en masquant la soudure par un "plan de coupe" judicieux. En fin de parcours, le mixage lissera le raccord d'interview pour le rendre imperceptible à l'ouïe, avant d'étouffer les cris des agriculteurs sous les nappes de la symphonie Pastorale. Ceci pour confirmer qu'il n'y a pas de reportage qui ne soit construit. Et qu'à l'arrivée, le naturel de l'image, même la plus brute, est toujours soigneusement travaillé (on ne choisira pas au hasard l'extrait de la vidéocassette apportée par le témoin). J'ai mis toute une vie de travail à être naturel, confiait Jean Gabin. C'est la même chose avec l'image, et la question de la vérité et du mensonge, de la réalité et de la fiction, est largement saugrenue. L'image d'un reportage télévisé est à la fois réalité et fiction à partir du moment où comme tout objet de discours, celui que nous appelons l'actualité est un objet construit[14] et où toute pratique sociale fait l'objet d'une mise en scène et (que) la mise en image (est donc) la mise en scène d'une mise en scène[15] Du reste rien ne prouve que le public soit dupe: sinon comment expliquer que la jubilation, et non l'angoisse, saisisse le spectateur lorsque la machine dérape, que le téléphone sonne, et que l'imposture apparaît au grand jour ?
3.2. Le temps qui court
Plus on va vite, et plus le temps est court ! la théorie d'Einstein revisitée par Fernand Raynaud décrit bien le rapport hystérique que l'information télévisée entretient avec le chronomètre. Lorsque les troupes françaises entrèrent à Mexico le 1er mai 1863, la nouvelle mit six semaines pour parvenir à Paris [16]. Aujourd'hui les débarquements militaires se vivent en direct sous le regard des caméras. Et la ronde infernale des éditions impose à la nouvelle une date de péremption qui se calcule en heures. Au coin de l'écran, l'image d'avant-hier est déjà étiquetée archives. Avant la seconde guerre mondiale une copie d'actualités cinématographiques pouvait être présentée pendant trois mois dans une salle. Le support film avait une lenteur avantageuse. Avec la vidéo, l'actualité en images est devenue quotidienne[17]
3.2.1. Un temps linéaire
La télévision impose une lecture immédiate, sans retour en arrière possible. Les récits à tiroir n'y ont pas droit de cité. La grammaire se réduit à la figure du Sujet-Verbe-Complément.
Au niveau de l'agencement du journal, cette linéarité impose une logique d'édition très différente de la confection de la maquette d'un quotidien. Le carcan de la séquence est sans échappatoire: deux reportages ne pourront jamais être diffusés côte-à-côte. Plusieurs "théories" président à l'ordonnancement des sujets, savants échafaudages souvent réduits à néant en dernière minute par les contingences de la réalisation. La stricte hiérarchie -le sujet les plus important en tête, le moins important en queue- ne connait plus guère d'adeptes que dans les télévisions totalitaires, où la définition de ce qui est important ne souffre pas discussion. En Europe, la structure apéritive gagne du terrain: elle préconise en ouverture l'amuse-gueule, sujet anecdotique léger tous publics, avant d'en venir aux plats de résistance suppposés moins digestes. De leur côté, les anglo-saxons pratiquent volontiers la cassata, principe d'édition qui, à l'instar du dessert italien, mélange les genres sans ordre apparent et offre l'avantage de ménager un suspense susceptible de conserver intacte l'attention du téléspectateur. C'est l'exception, à la règle générale de transition "naturelle" par contiguïté: de lieu, de genre ou d'enjeux. L'édition poursuit alors la normalisation de l'anormal, le travail de lissage entamé au montage et à la sonorisation. Cette chasse aux aspérités fait naître le roman du jour, bel objet de fiction que les liaisons du présentateur achèveront de fluidifier.
3.2.2 Un temps compté au plus juste
Plus court ! est le slogan préféré de tout responsable d'édition. Dans une rédaction, le dépassement de minutage est la principale manifestation d'indiscipline. Les manuels professionnels exhortent à la concision sans remords. Ainsi ces extraits de "quelques règles pour la mise en forme d'un texte"[18]: Eliminez impitoyablement tous les détails qui ne sont pas essentiels. La presse écrite est faite pour donner des détails, pas les médias audiovisuels... Sucrez toutes les listes, surtout les listes de noms ou de chiffres. Le public ne peut pas ingurgiter tous ces détails... Laissez tomber les noms propres partout où la chose est possible...Elaguez au maximum les textes longs. Votre auditoire ne peut concentrer son attention plus d'un certain temps... Cette course à la brièveté affecte aussi les éléments qui composent le reportage. La réduction continue de la durée moyenne des "soundbites" des candidats à la présidence des Etats-Unis en est une bonne illustration: 43 secondes par intervention en 1968, 8.9 en 1988, 8.2 en 1992 [19]
L'existence et le rythme de cette course à la brièveté semblent liés à la situation de concurrence du média. En Suède, l'arrivée d'une chaîne privée dans le paysage audiovisuel a entraîné une diminution de la longueur moyenne des reportages et une augmentation parallèle du nombre d'informations traitées dans les bulletins d'une des chaînes publiques.[20] Le même phénomène s'observe empiriquement en Belgique.
3.2.3 Un temps normalisé
Vingt à vingt-cinq secondes pour le "chapeau" du présentateur, trente secondes pour un "à-travers"[21], une minute pour une interview "sèche", une minute quinze pour un commentaire éditorial, nonante secondes pour un reportage factuel en Belgique, deux minutes pour un dossier, deux et demie pour un envoyé spécial à l'étranger, trois pour un invité sur le plateau... ces normes non-écrites souffrent quantité d'exceptions, et varient culturellement (quoique somme toute fort peu) d'une rédaction à l'autre, mais au sein d'une même équipe elles s'appliquent avec une étonnante régularité. On voit par exemple dans le graphique suivant qu'une large majorité des séquences du JT de la RTBF se concentre autour d'une durée moyenne de nonante cinq secondes.
3.2.4 Un temps à haute densité
On a coutume de dire qu'un JT équivaut, au mieux, à une demi-page du journal Le Monde. C'est oublier qu'il n'est pas fait que de mots. Calculée en bits, la richesse d'un reportage en images est infiniment supérieure à sa version papier. Une rapide extrapolation sur base de la taille informatique des reportages digitalisés disponibles sur le site Internet de CNN[22] ramène Le Monde à sa juste dimension: il équivaut, en comptant large, à dix secondes, soit un cent quatre-vingtième des CNN World News.
Cette richesse introduit un risque de saturation du téléspectateur. Y répond le prescrit universel de redondance entre texte et image. Certains vont plus loin, comme le journaliste français François de Closets[23] qui recommande l'usage d'images pauvres permettant la mobilisation du spectateur sur le texte ou le recours à des visualisations favorisant vraiment la compréhension (images fixes, maquettes, trucages électroniques). Une façon de déconnecter le cerveau droit qui équivaut à nier la spécificité "vibratoire" du média.
3.2.5. Un temps qui s'efface
La télévision partage avec la radio (et certains nouveaux médias électroniques) le privilège du discours en temps "réel". Le direct, ce présent magique qui relie émetteur et récepteur dans une même communion de l'instant, remet le journaliste et le téléspectateur sur pied d'égalité: l'un comme l'autre ignorent de quoi la prochaine seconde sera faite. Plaisir du suspense, sensation d'ubiquité et frisson de partager avec d'autres ce plaisir, cette sensation, et ce frisson: le direct est l'avantage comparatif par excellence de la télévision sur la presse écrite. Du point de vue de l'information, c'est aussi son désavantage comparatif le plus manifeste. Nul besoin d'analyse savante pour constater que la bonne information suppose un mimimum de recul, et que le direct n'offre ni le temps de la vérification ni celui de la mise en perspective.
3.2.6. Conclusion: un temps qui isole
Le rapport au temps est à l'évidence un déterminant capital de la spécificité du journalisme audiovisuel. Il est frappant d'observer que l'information télévisée n'obtient la reconnaissance des autres médias que lorsqu'elle choisit de "prendre son temps" (voir l'estime dont bénéficient, légitimement, auprès de la critique certains magazines de grand reportage ou une série à épisodes comme "Yougoslavie. Suicide d'une nation européenne"). En revanche, lorsque l'obsession du direct et d'un rythme effréné trahissent sa différence, elle s'attire l'hostilité, signe peut-être que sa nature profonde est bien là.
3.3. Le réflexe dramatique
La dramatisation n'est pas l'apanage de l'information télévisée Simplify then exaggerate ! prônait un éditeur de The Economist, hebdomadaire peu suspect de sensationnalisme[24] . Ce n'est pas non plus un concept récent. Les fondateurs du mythique "Cinq colonnes à la Une" s'étaient déjà donné pour outil l'exploitation du suspense de la vie[25] pour permettre à l'information de retrouver sa place face au succès grandissant des jeux télévisés
Les ingrédients du processus n'ont pas varié depuis l'origine: A chaque fois que c'est possible nos sujets d'actualité sont filmés avec le son direct, de sorte que ce qui est dit est enregistré sur le terrain avec les bruits d'ambiance. L'accent est surtout mis sur les images fortes, celles de la charité ou du drame. Nous avons couvert des sauvetages en mer, des accidents de chemin de fer, des tremblements de terre en accord avec ce principe de tournage qui consiste à dire au public où, comment, et quelquefois pourquoi.[26] Ces souvenirs d'Harold Cox, gestionnaire de pellicule attaché au premier journal télévisé d'après-guerre de la BBC en 1948, mettent le doigt sur les effets réducteurs d'une démarche dont l'objectif initial est pourtant de maximiser l'intensité, et donc l'efficacité, de la communication. Tous les aspects d'un évènement n'ont pas le même potentiel dramatique, et la tendance à la dramatisation privilégie la réponse aux questions "qui? où ? quoi ? comment ?" au détriment du "pourquoi ?"[27]
3.4. Le poids de la technique
Le journalisme de télévision est une oeuvre collective. Sans cameraman, sans preneur de son, sans monteur, sans sonorisateur, le reporter est aussi nu qu'un maçon sans truelle. A ces différentes fonctions correspondent différentes cultures, et le résultat d'un tournage sera toujours un compromis entre plusieurs regards: la vérité "journalistique" du reporter n'est pas la vérité "esthétique" du cameraman, ni la vérité "logique" du monteur. L'agencement de ces réels multiples est source de richesse mais aussi de dysfonctionnements spécifiques au média.
L'évolution technologique couplée aux impératifs économiques amène l'intégration progressive de ces différents métiers. Au début des années 50, la prise d'image et de son mobilisait une équipe de huit personnes autour d'un réalisateur. L'arrivée des caméras 16mm a ramené ce nombre à trois ou quatre; la généralisation de la vidéo l'a fait tomber à deux, voire à un lorsque le cameraman, ou le journaliste, fait office preneur de son. Caméra sur l'épaule et micro en main, le JRI, journaliste-reporter-d'image est l'aboutissement provisoire du processus, en attendant l'arrivée, annoncée comme imminente, des stations de montage virtuels pilotées par ordinateur. Les dysfonctionnement introduits par ces one-man band sont nombreux, depuis la disparition des fruits de la confrontation des regards jusqu'au risque de voir le journaliste relayé par le technicien, la compétence d'enquête devenant moins impérative que le talent logistique.
Ce progrès technologique n'est pas toujours une régression. Entre autres phénomènes, la miniaturisation des caméras ou la démocratisation de l'accès aux satellites augmentent les moyens d'action des informateurs. Mais au delà des évolutions l'asservissement à la technique reste une constante. Un reportage de télévision est souvent composé de 5% d'inspiration et de 95% de transpiration logistique.
3.5. La sélection des nouvelles
Au delà de ces quatre types de contrainte, peut-on parler d'une spécificité de l'information télévisée dans la sélection des nouvelles ? Sans doute, car certaines règles d'or du métier font explicitement référence aux images. Ainsi: on ne zappe jamais sur un animal ou un incendie. Le diktat de l'image introduit aussi un biais dans la hiérarchie de couverture des différents domaines de l'actualité. L'économie fournit peu d'images chargées d'indices; elle sera généralement sous-couverte par rapport à l'importance que lui attribue le discours dominant. Le raisonnement inverse s'applique aux faits-divers, souvent pauvres en enjeux, mais riches en images fortes. Retrouver un emploi reste pour l'heure moins spectaculaire que retrouver un enfant.[28]
POL=Politique JUS=Justice SOC=Faits de société ECO=Economie SPO=Sports CUL=Culture CAT=Catastrophe/Accident SCI=Sciences
Abstraction faite du rapport à l'image, le JT favorise les thématiques riches en récits (à narration forte et issue incertaine), et à haut potentiel de participation (le message qui circule le mieux étant traditionnellement celui qu'un récepteur peut facilement reprendre à son compte et, en quelque sorte, coproduire). Le succès de la veine humanitaire, par exemple, se situe dans cette voie: l'humanitaire va droit à l'essentiel: la condition humaine à l'os, à vif, sans fioritures ni faux semblants.[29] L'insistance sur la proximité - voir la mise en avant du succès des journaux de 13h de TF1 ou de la tranche 19-20 de France 3 - découle des mêmes constats. L'ambiguïté, et le dysfonctionnement, sont ici que la télévision fait du concept une lecture essentiellement géographique, alors que la proximité n'est un critère de sélection irréprochable que dans un sens plus large: en quoi les conséquences de cette information sont-elles proches ou lointaines ?
La sélection est aussi plus stricte. Ce mercredi mille soixante dépêches sont arrivées dans les ordinateurs des rédactions de la RTBF. Le journal télévisé du même jour ne comportait que dix-sept informations dont douze ayant donné lieu à un reportage, à peine plus d'un pourcent de la masse d'évènements rapportés.[30] Ce nombre varie peu.
Les constats de ce chapitre offrent aussi des éléments de réponse à une question rebattue. L'information télévisée est-elle plus ou moins objective qu'une autre ? Une enquête sur la couverture de l'invasion du Koweit par les medias américains indiquerait que les journaux télévisés sont dans l'ensemble moins "critiques". Leurs sources sont moins diversifiées, leur discours moins indépendants de la ligne officielle.[31] Les impératifs du format y contribuent. En reprenant une définition de l'objectivité scindée en quatre composantes (véracité, pertinence, équilibre, neutralité)[32], on voit que trois d'entre elles au moins s'accommodent mal des contraintes du média. La véracité suppose le temps du recoupement, l'espace du détail, l'acceptation de la complexité. L'équilibre demanderait une véritable mise en parallèle des points de vue, impraticable dans une structure linéaire. Enfin, la neutralité est antinomique à la nature indicielle du message. Le reste de l'explication tient au contexte. C'est l'objet des prochains paragraphes.
4. Par quel canal ? Une information sous contrôle
Qu'il travaille pour un réseau public ou privé, le journaliste de télévision ne peut ignorer les attentes de son actionnaire. Le JT est de plus en plus fréquemment considéré comme un produit semblables aux autres, et le journaliste comme n'importe quel travailleur de la chaîne. Avec une responsabilité d'autant plus lourde que son produit occupe une place centrale dans les programmes et détermine une part prépondérante des profits ou du capital-pouvoir de la chaîne. Les conflits d'intérêts qui s'ensuivent mériteraient de longs développements. Nous nous contenterons de les évoquer pour mémoire.
4.1. Le contrôle économique
En 1946 NBC crée The Esso Newsreel, magazine de reportage qui ne cherche pas à cacher l'origine de ses fonds. Commerce et information télévisée sont ainsi liés depuis les origines. Association florissante. Les télévisions régionales américaines réalisent des profits avant impôt supérieurs à 30%, quatre fois la moyenne de l'industrie manufacturière.[33] Cela, notamment, grâce au succès des émissions d'information. Dans le même temps le salaire moyen du journaliste de télévision aux Etats-Unis est exactement celui du grilleur de cacahuètes (avec toutefois des perspectives de promotion plus intéressantes).
Théoriquement les objectifs des uns et des autres ne sont pas incompatibles: dans un marché d'information idéal, où les consommateurs agissent rationnellement dans leur propre intérêt, ont accès à une variété de sources de nouvelles, sont capables d'évaluer la qualité d'un reportage et incluent le bien-être général dans la définition de leur intérêt personnel, la stratégie de plus haute rentabilité pour les investisseurs serait aussi celle qui maximiserait la connaissance du public. [34] En pratique, ces hypothèses sont contredites par les faits et la logique du profit entre fréquemment en conflit avec la volonté d'éclairage du public. Le tableau suivant illustre la différence entre l'approche journalistique et l'approche commerciale de la production de nouvelles
Du point de vue du marché:
la probabilité qu'un évènement/théme devienne une nouvelle est:
inversément proportionnelle au dommage que l'information pourrait occasionner aux actionnaires et aux sponsors, et...
* inversément proportionnelle au coût de sa découverte, et...
* inversément proportionnelle au coût du reportage, et...
* directement proportionnelle à l'intérêt de la séquence pour les publics que les annonceurs cherchent à atteindre.
Du point de vue du journaliste:
la probabilité qu'un évènement/thème devienne une nouvelle est:
* proportionnelle à l'impact attendu du reportage, et...
* proportionnelle à la taille du public pour qui la nouvelle importe[35]
Si l'actionnaire et le journaliste peuvent parfois définir des objectifs communs, les intérêts des journalistes et des publicitaires paraissent davantage irréconciliables. Le net ralentissement des ventes constaté à l'occasion de la guerre du Golfe a conduit les spécialistes en marketing à conseiller à leurs clients de ne plus investir en période de crise: même si l'audience des bulletins d'information est importante, elle est neutralisée par le fait que les esprits sont concentrés sur des choses très sérieuses[36]. Moralité: l'information sans conséquences est la seule qui convienne vraiment au commerce.
4.2. Le contrôle politique
Le vocabulaire est significatif: le produit de l'activité du journaliste de télévision se nomme un "sujet". Le contrôle du pouvoir politique sur le contenu de l'information télévisée est l'objet de débats qui n'ont pas leur place ici. Contentons-nous de rappeller que, s'il existe dans de nombreux pays une presse contestataire, les "télévisions d'opposition" sont rares. Qu'on a pu montrer, par exemple, qu'à la BBC la recherche d'une position moyenne conduisait en fait à une collusion entre l'establishment en place et une supposée majorité silencieuse pour éviter toute remise en cause brutale du système. Ou qu'en France, le système des trois tiers (un tiers de l'antenne au gouvernement, un tiers à la majorité, un tiers à l'opposition) a souvent abouti à une sur-représentation cathodique des majorités.
Dans les systèmes démocratiques, l'emprise croissante de la télévision s'accompagne d'une multiplication des pressions. Le journaliste se retrouve au centre d'un champ de forces plus ou moins représentatif de l'ensemble de la société.[37] Plus généralement, on constate que d'une situation de conflit entre pouvoir et média, on glisse vers une logique de coproduction de l'actualité: ainsi les sommets de Chefs d'Etats dont scénario et mise-en-scène sont conçus en fonction des impératifs des uns et des autres, ou l'exemple, fameux, du débarquement en Somalie plannifié en tenant compte de l'horaire des journaux télévisés.
5. A qui ? Le client distrait
La consommation de télévision diminue avec le niveau d'instruction.[38] Elle est plus forte chez les inactifs que chez les actifs. Mais la spécificité du consommateur de nouvelles télévisées pourrait bien être sa distraction. L'écoute du petit écran est rarement attentive, elle se fait souvent simultanément à d'autres activités. Imaginer un changement radical d'attitude à l'occasion du JT serait absurde. Le produit information s'inscrit dans un flux, c'est un produit "enchaîné" sur lequel déteignent le rythme, la couleur de la chaîne et du média. Cette contagion pousse le téléspectateur à regarder le journal télévisé avec les mêmes yeux que le reste.
Des yeux fatigués. La télévision est simplement le moyen disponible le moins exigeant jamais inventé pour éloigner sa propre attention de la contemplation de ses misères[39] Malgré quoi certains auteurs ne désespèrent pas de faire rimer télévision et information. La fonction essentielle de la télévision (est) d'être d'abord un lien social. [40] De son côté, l'information procure un terrain commun à l'interaction sociale [41]. Mais gare à la méprise ! Ce que le téléspectateur-lambda demande à partager, c'est non pas l'évènement, mais la vibration qu'il provoque. [42]
6. Avec quels effets ?
Aborder la question des effets d'un message audiovisuel doit inciter à la prudence. Toute généralisation est audacieuse: on a constaté, par exemple, que les effets de la télévision sur les interactions sociales des enfants et des adolescents avec leurs pairs et les membres de leur famille sont radicalement différents pour les Etats-Unis des années 50 et pour la Suède des années 80.[43]
Depuis l'image de la seringue hypodermique inoculant insidieusement ses contenus à un téléspectateur inconscient du danger, jusqu'aux théories "révisionnistes" qui insistent sur l'autonomie du public[44] et la pluralité des messages et leur polysémie, la recherche sur les effets de la communication audiovisuelle a souvent pris l'information pour objet. Sans aboutir à des conclusions claires. Les travaux dénonçant l'imposition d'une culture dominante à travers les journaux télévisés sont tombés en désuétude en même temps que l'idéologie qui les alimentait. Les théories des "usages et gratifications" ont servi à mettre en exergue la variété des besoins et des activités interprétatives: un chômeur et un chef d'entreprise n'attendent pas la même chose d'un reportage économique, et ils ne le comprennent pas de la même manière. Aux dernières nouvelles, on assisterait à un nouveau retour vers les théories des effets puissants, dans la foulée d'une mise en cause des excès de la dérégulation du secteur des médias.
Une constante toutefois, paradoxale peut-être au vu de ce qui précède: la confiance du public. Lorsqu'on demande à un échantillon de Français si les choses se sont vraiment passées, ou à peu près, comme la télévision le raconte, ils sont 65% à répondre par l'affirmative[45] Plus récente, une enquête menée en 1993 par le Los Angeles Times montre que 83% des sondés considère que leur télévision locale est honnête et impartiale, 77% sont du même avis pour les réseaux nationaux, mais que 68% seulement accorde le même crédit à leur quotidien favori.[46]
Ce n'est pourtant pas qu'ils y apprennent grand chose. L'avis général des experts est que la rétention d'information est meilleure via la presse écrite[47] La raison en est simple: l'effort à fournir est plus grand, et l'imprégnation qui en résulte plus durable. Les médiateurs du petit écran se consoleront en constatant que la radio serait théoriquement moins performante encore, puisqu'elle ne bénéficie pas du double codage en images et en sons[48]
Mais, si la télévision est un média peu apte à la transmission d'informations factuelles complexes, elle est sans égal pour stimuler la discussion et susciter les commentaires sur les évènements du monde.[49] Cest de préférence par rapport à cette spécificité-là qu'il faut évaluer les effets de l'information télévisée. Et comprendre certaines évolutions comme l'augmentation du nombre de reportages consacrés aux problèmes de société au détriment de l'information politique.[50]
Les effets de l'information apparaissent plus nettement encore si on quitte le fauteuil du téléspectateur pour l'agora de la vie publique. Quiconque transmet des signes se mêle de gouverner; quiconque gouverne se mêle de transmissions.51 Cet axiome de la médiologie s'applique à l'information télévisée. Elle change les lois du jeu politique, un peu comme les retransmissions des tournois du grand shelem ont modelé à leur image les règles du tennis en inventant le tie-break. Le journaliste ne se contente plus de trier les nouvelles: il sélectionne les nouveaux acteurs: à l'ère du gros plan, une assemblée, même nationale, est trop collective pour rentrer dans le cadre et faire image[52] Partout, le JT impose son rythme endiablé: la vitesse de transmission sacrifie à terme le temps long au bref, le stratégique au tactique. Une opération militaire militaire ou financière est de préférence brève (raid, frappe, flash, coup)[53] Le débat politique se métamorphose: l'agressivité disparaît, puisqu'elle n'est pas télégénique. Dans la foulée c'est le débat lui-même qui s'évapore. Le tout-à-l'image précipite l'irruption de personnages hollywoodiens aux premiers rangs de la scène, en attendant l'inévitable transformation des médiateurs eux-mêmes en hommes d'Etat. L'Histoire apprend à se soumettre aux règles du roman: rebondissements à chaque page, et happy end en bout de course. Peut-être ne faut-il pas chercher plus loin l'origine de l'épidémie de paix constatée ces derniers mois ?
Yves Thiran est journaliste à la RTBF, maître de conférences invité à l'UCL et chargé de cours à l'ICHEC
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[1] Cité par Brusini H., James F., Voir la vérité: le journalisme de télévision, Presses Universitaires de France, Paris, 1982
[2] Cf. Souchon M., Le vieux canon de 75, in Hermès 11-12, CNRS Editions, Paris, 1993, p. 237, 239
[3] Lowry D.T., Shidler J.A., The sound bites, the biters, and the bitten, Journalism & Mass Communication Quarterly, 72/1, 1995, p.33
[4] McManus J.H., Market-driven journalism: let the citizen beware ?, Sage Publications, California, 1994, p. 10,11
[5] Voir Bougnoux D., Sciences de l'information et de la communication - Textes essentiels, Larousse, Paris, 1993, p. 699
[6] Brusini H., op. cit., p. 44
[7] Dahlgren P., Television journalism as catalyst, in Hermès 11-12, op.cit., p. 177
[8] Deimling S., Bortz J., Gmel G., Zur Glaubwurdigkeit von Fernsehenhalten: Entwicklung und Erprobung eines Erhebungsinstruments. Medienpsychologie: Zeitschrift für Individual- und Massenkommunication 5(3):203-219, 1993, in Communication Abstracts, Sage Publications, 18, 1995
9 Brusini H., op. cit., p. 85, 87
[10] Pierre Desgraupes, cité par Brusini H., op. cit., p. 98
[11]Un chiffre souvent cité attribue aux mots 7% de l'impact d'un message pourvu de dimensions auditives et visuelles.
[12] Cf. Brusini H., op. cit., p. 101
[13] Gorney C., Numbers versus pictures: did network television sensationalize Chernobyl coverage ?, Journalism & Mass Communication Quarterly, 69/2, 1992, p.455
[14] Veron E., Produire l'information, Le Monde Diplomatique, 336, 1982, cité par Miège B. et al., Le J.T: Mise en scène de l'actualité à la télévision, La Documentation Française, Paris, 1986, p. 28
[15] Miege B., op. cit., p. 35
[16] Bougnoux D., op. cit., p. 661
[17] Debray R., L' Etat séducteur: les révolutions médiologiques du pouvoir, Gallimard, Paris, 1993, p. 30
[18] Garvey D.E., Rivers W.L., L'information radiotélévisée, De Boeck, p. 144
[19] Lowry D.T., Shidler J.A., The sound bites, the biters, and the bitten, Journalism & Mass Communication Quarterly, 72/1, 1995, p.37
[20] Hvitfelt H., The commercialization of the evening news: changes in the narrative technique in Swedish TV News. Nordicom Review 2:33-41, 1994, in Communication Abstracts, Sage Publications, 1995
[21] Bout de film commenté directement par le présentateur en studio
[22] A peu près 100 Kbytes par seconde de reportage
[23] Cité par Miège B., op. cit., p. 30
[24] Our first 150 years, The Economist, 4 septembre 1993, p. 19
[25] Frédéric Rossif, cité par Brusini H., op. cit., p. 88
[26] Schlesinger P., Putting reality together: BBC news, Routledge, Londres, 1978, p. 36
[27] Voir aussi Graber D.A., The infotainment quotient in routine television news: a director's perspective. Discourse & Society 5(4):483-508, 1994 in Communications Abstracts, Sage Publications, 1995
[28] Voir aussi cette répartition dans un échantillon de JT américains: Gouvernement/Politique: 32%, Justice: 19%, Faits de société: 14%, Economie: 10%, Sciences: 10%, Catastrophes/Accidents: 9%. Domke D., Shah D., Interpretation of issues and voter decision-making strategies, Journalism & Mass Communication Quarterly, 72/1, 1995
[29] Debray R., op. cit., p. 120
[30] C'est évidemment une approximation proche de la malhonnêteté, puisqu 'une seule information génère souvent plusieurs dépêches. Mais cela donne une idée de la déperdition.
[31]Peer L., Chestnut B., Deciphering media independance: the Gulf War debate in television and newspaper news, Political Communication, 12/1, 1995, p. 81
[32] Modèle de Westerstahl, décrit dans McQuail D., Media Performance, Sage Publications, Londres, 1992, P. 196
[33] McManus J.H., op. cit., p. 12
[34] McManus J.H., op. cit., p. 90
[35] McManus J.H., op. cit., p. 87
[36] McManus J.H., op. cit., p. 79
[37] Une hypothèse serait que ses choix se font alors en fonction d'un modèle aisément opérationnalisable: le traitement optimum de l'information sera celui qui minimise le nombre de coups de fil de protestation.
[38] Souchon M., op. cit., p. 236
[39] Singer J.L., The power and limitations of television: a cogntive-affective analysis, Hillsdale, 1980 cité dans Finn S., Television "addiction" ?, Journalism Quarterly, 69/2, 1992, p. 423. Cette étude montre pourtant une corrélation inverse entre consommation de marijuana et de télévision dans un échantillon d'étudiants américains.
40 Wolton D., Eloge du grand public, Flammarion, Paris, 1990, p. 157
41 McQuail D., Windahl S., Communication models for the study of mass communication, Longman, Harlow, 1993, p. 133
42 Tétu J.F., L'actualité, ou l'impasse du temps, in Bougnoux D., op. cit., p. 722
[43] Cf. Jensen K.B., Rosengren K.E., Cinq traditions à la recherche du public, in Hermès 11-12, op. cit., p. 288
[44] Curran J., La décennie des révisions, in Hermès 11-12, op. cit., p. 66
[45] Chiffres de 88; ils étaient 68% en 75 et 59% en 87. Bourdon J., Télévision et symbolique politique, in Hermès 11-12, op. cit., p. 205
[46]McManus J.H., op. cit., p. 11
[47] Buceta Facoro L., DeFleur M.L., A cross-cultural experiment on how well audiences remember news stories from newspaper, computer, television and radio sources, Journalism Quarterly, 70/3, 1993, p. 588
[48] Ghiglione R., La réception des messages, in Hermès 11-12, op. cit., p. 259
[49] Dahlgren P., op. cit., p. 181
[50] Notamment dans les télévisions locales américaines. Cf. Slattery K.L., Hakanen E.A., Sensationalism vs public affairs contents of local TV news: Pennsylvania revisited, Journal of Broadcasting & Electronic Media, 38/2, 1994
51 Debray R., op.cit., p. 12
[52] Debray R., op. cit., p. 23
[53] Debray R., op. cit., p. 150