(texte de la conférence donnée le 23 octobre 95 à l'Université de Liège)
Le progrès technologique est parfois accueilli avec méfiance. Au siècle dernier, lorsqu'un président des Etats Unis décida d'installer la première baignoire à la Maison Blanche, d'honnêtes citoyens américains descendirent aussitôt dans la rue. Ils ne voyaient pas l'intérêt de cette dépense somptuaire.
Je n'ai encore vu personne manifester contre Internet. Mais je suis sûr que cela viendra. A tort ou à raison ? C'est ce que nous allons essayer de voir.
A première vue le réseau est une arme à l'avantage des plus faibles. Internet a permis aux factions en conflit en ex-Yougoslavie de continuer à dialoguer même aux pires moments du conflit. Grâce aux circuits de communications organisés autour d'Internet les démocrates russes se disent prêts à réagir rapidement à toute tentative de coup d'état. Dans un autre domaine c'est l'insistance des utilisateurs d'Internet qui a forcé Intel à reconnaître qu'il y avait une erreur de cablage dans le microprocesseur Pentium.
Incontestablement le réseau est un réservoir de savoir inépuisable, un outil de communication planétaire sans pareil, et qui plus est peu coûteux. Le coût d'utilisation est au maximum deux fois celui d'une communication locale. Pour ce prix là, on peut envoyer du courrier électronique, téléphoner, faxer, visiter le musée du Vatican, consulter le catalogue de la bibliothèque du Congrès, commander des fleurs au Nouveau-Mexique, ou trouver le dosage correct de substances vénéneuses qui permettent de se débarasser discrètement de son conjoint (je n'invente rien, le site "comment se débarasser de son mari" connaît un grand succès pour le moment)
D'où une première inquiétude. Pas pour les époux... mais pour les facteurs, les gardiens de Musée, les bibliothécaires, les pharmaciens et les autres. Si Internet remplace des bataillons de travailleurs mal renseignés par une armée de chômeurs surinformés on parlera difficilement de progrès démocratique. J'ai ouvert ce week end un compte à la First Virtual Bank. Pour être précis samedi, vers deux heures du matin. Même avec quelques avancées significatives du côté de la flexibilité, comme dirait la FEB, ce n'est pas demain la veille que je pourrai entrer dans une agence de la CGER en sortant d'un dancing. Concrètement, cela ne m'a pris qu'une dizaine de minutes et grâce à ce compte je peux désormais faire des emplettes sur Internet.
La First Virtual n'est pas la seule banque présente sur Internet. Il y a aussi Digicash, Cybercash et quelques autres aux intitulés tout aussi futuristes, mais depuis peu on a vu apparaître des noms plus traditionnels, y compris la vénérable Well's Fargo. Si même la banque préférée des frères Dalton investit sur Internet, on a toutes les raisons de s'inquiéter pour l'avenir du métier de guichetier d'agence bancaire. Pour le métier de journaliste aussi. Grâce à CRAYON, "Create Your Own Newspaper", les utilisateurs d'Internet peuvent se confectionner un journal personnalisé ne reprenant parmi les dépêches d'agence que celles qui les intéresse. Et la liste des fonctions menacées est longue, de la miss Météo au gardien de cimetière pour chiens. Les prévisions du temps sont partout sur le réseau et le premier mausolée électronique pour animaux domestiques vient d'y faire son apparition. Vous envoyez par modem une photo du compagnon disparu ou un enregistrement de ses aboiements, et pour quelques dollars, il repose pour l'éternité sous les yeux des millions de promeneurs du Net.
Evidemment ce n'est pas si simple. Une carte sur un écran ne remplacera jamais le charme du sourire et des bafouillements d'une présentatrice de la météo. Tous les usagers du système bancaire n'éprouvent pas le besoin de faire le détour par un dancing avant d'ouvrir un compte. Et puis en sens inverse, de nouveaux métiers apparaissent dans la foulée d'Internet. Par exemple Internetothérapeute: le premier séminaire pour soigner les mordus du réseau s'est tenu récemment à l'Université du Texas...
Alors, la société de l'information crée t elle ou détruit elle des emplois ? C'est presque devenu une question théologique. Il y a ceux qui ont la foi et ceux qui ne l'ont pas. Inquiétant tout de même, il y a ceux qui la perdent. Il y a deux jours j'animais une table ronde de dirigeants francophones autour de ce thême. Le matin l'optimisme régnait, notamment à cause d'un constat historique: le progrès technique a toujours créé de l'emploi. Après les débats, et après que chacun de ces patrons ait fait part de sa propre expérience, et il y avait parmi eux le responsable des autoroutes de l'information chez Belgacom.c'est l'opinion inverse qui s'imposait. Internet va vraisemblablement réduire l'offre de travail.
Et même si globalement Internet créait de l'emploi et de la richesse, on n'est pas nécessairement sauvés, nous, ici. Car cette création s'accompagne d'une redistribution. Où croyez-vous que le phénomène se développe le plus ? En Belgique ? Non, les taux de croissance les plus élevés se situent dans l'ordre en Argentine, en Iran, au Pérou, en Egypte, aux Philippines et en Russie. Même si pour certains de ces pays cela traduit le fait qu'ils partent de presque rien, cela reste significatif d'un glissement d'un monde vers un autre, et du largage de certains. En Afrique, une majorité de pays ne disposent pas d'une seule connexion au réseau. A l'autre extrêmité, les Américains mènent la danse: 70% des serveurs se trouvent chez eux. Les Européens ne sont pas particulièrement en avance. Et quand on parle de l'Europe, il faut nuancer. C'est surtout le Sud qui ne suit pas le mouvement. Prenez la Belgique.
Il n'y a pas un bottin unique des utilisateurs belges d'Internet, il y en a plusieurs, mais une des plus connus est celui du serveur Advalvas. J'ai parcouru cette liste avec un boulier compteur l'autre jour et voici quelques statistiques: sur 300 abonnés à Internet, il y avait 81% de flamands, 14% de bruxellois et 5% de wallons. Sur l'ensemble de la liste, près de deux mille noms, il n'y avait que deux liégeois, face à plusieurs dizaines d'anversois. Autre statistique dépourvue d'ambiguïté: dans le lot, 97% d'hommes et 3% de femmes; en passant, dans mon premier échantillon, pas une seule femme wallone, ce qui rassurera les membres de l'auditoire qui soupçonnent leur épouse d'avoir une vocation rentrée d'empoisonneuse, mais devrait inquiéter tous les autres !
Cette dualisation n'est pas fondée que sur la géographie et le sexe. Internet sera de moins en moins une société sans classes. Un des charmes du réseau aujourd'hui est que la plupart des services sont gratuits. Mais le sens de cette gratuité a évolué. A l'origine c'était un état d'esprit, l'expression d'une volonté de partage au sein d'une communauté non marchande, le monde de la science et de l'université. Aujourd'hui la gratuité est une stratégie de marketing. Il s'agit de s'imposer sur un marché où la concurrence est féroce. Lorsque la bataille concurrentielle sera terminée, les investisseurs survivants récupéreront leur mise en facturant leurs services. Avec des possibilités de tarification ciblée très subtile. Les cours de la bourse par exemple sont disponibles sur le réseau à un prix élevé si vous les voulez en temps réel, et gratuitement si vous attendez quelques dizaines de minutes...
Redistribution des richesses, et redistribution aussi des rapports de force. On a assez dit que la presse était le 4ème pouvoir, on va peut-être en découvrir un cinquième, le pouvoir des informaticiens. Qu'on enlève un peu de pouvoir aux journalistes ce n'est pas une mauvaise chose, mais pour avoir cotoyé les deux mondes, je ne suis pas sûr qu'il soit en de meilleurs mains confié aux informaticiens. Pourquoi ? Parce qu'ils ne sauront pas qu'en faire ! Et que le pouvoir de gérer les mots de passe leur sera rapidement confisqué par des mains encore moins recommandables.
Ce qui introduit le deuxième péril: la mise à mal de la vie privée. Appellez moi QDVW918, c'est mon nouveau numéro d'immatriculation universel. Il m'a été attribué l'autre jour alors que je remplissais sur le réseau une fiche électronique avec mes coordonnées. Pour m'éviter à l'avenir ce genre d'encodage fastidieux, le serveur m'a gentiment proposé de me faire enregistrer chez Internet Code. Il suffisait pour cela de montrer patte blanche, càd fournir une adresse électronique vérifiable. Avec ce code comme gage de mon sérieux je serai plus facilement admis sur certains sites Internet. Aujourd'hui cet étiquetage est facultatif mais on imagine aisément que demain la plupart des sites ne seront accessibles qu'aux usagers officiellement immatriculés. La société, privée, qui gére ces cartes d'identité électroniques pourra mettre toutes les conditions qu'elle voudra à votre enregistrement.
Un vrai cauchemar à la Orwell pour les citoyens, et un vrai paradis pour les spécialistes du marketing. Toutes nos activités sur le réseau pourront être mises en rapport les unes avec les autres, le profil personnalisé de chacun des connectés sera disponible dans une gigantesque base de données. Vous me direz qu'il existe des lois sur la protection de la vie privée qui empêchent la création de ces bases de données. Oui, mais il s'agit de lois nationales, et rien n'empêchera la création de paradis pour banques de données comme il y a des paradis fiscaux.
Face à l'organisation mondiale du commerce qui permet aux données de voyager librement comme n'importe quelle marchandise, il n'y a pas d'organisation mondiale de contrôle du respect de la vie privée. Il n'y a d'ailleurs pas de ministre de la vie privée, et lorsque les gouvernements songent à règlementer c'est pour permettre à leurs polices de s'introduire sur le réseau et d'y surveiller tout ce qui s'y passe, au risque de mettre un peu plus à mal l'intimité des utilisateurs.
Le fameux projet Clipper aux Etats-Unis en est l'exemple le plus connu, une puce obligatoire dans tous les modems et grâce à laquelle la justice pourrait procéder à des écoutes informatiques comme il y a des écoutes téléphoniques. L'Union européenne discute en ce moment un projet similaire, qui n'a pas encore reçu de nom, ce qui fait que les médias n'en parlent pas...
Heureusement il y a PGP, un petit programme informatique écrit par un américain peu connu, mais dont je suis prêt à parier qu'il aura plus de place dans les livres d'histoire du siècle prochain que Bill Clinton: un certain Phil Zimmerman. PGP c'est un outil cryptographique génial. En gros c'est le système de code secret de l'armée américaine mis gratuitement à la disposition de toute la planète. Indécodable, quand il est bien utilisé. C'est à dire que si vous encodez quelque chose avec PGP, le FBI a à peu près autant de chance de le décoder que la justice liégeoise de découvrir un jour l'assassin d'André Cools.
(Inconvénient: mafia). Avantage, quel que soit le système d'écoute, les échanges de courrier ou de données sur le réseau peuvent être codés de manière imparable... donc on ne parle plus de Clipper. Evidemment Phil Zimmerman a eu pas mal d'ennuis. L'exportation de PGP hors des Etats-Unis est interdite, mais au moment où elle a été interdite Internet était encore un grand foutoir, et Internet est encore aujourd'hui un grand foutoir et il y a eu des fuites ! Voici PGP, et si vous consultez demain sur ma Home Page le texte que je suis en train de vous lire, il vous suffira de cliquez sur ce mot-ci pour en télécharger une copie.
Entre les menaces de l'Internet Profiles Registration Company et le soulagement de PGP, une solide bataille pour la protection de la vie privée sur le réseau s'annonce.
L'offensive, comme le reste, est partie des Etats-Unis où quelques histoires croustillantes de pornographie et de terrorisme sur le réseau, histoires stupidement, ou complaisament, montées en épingle par les média américains servent de prétexte à ceux qui tentent de multiplier les règles et les contrôles pour prendre le pouvoir sur Internet.
Car la lutte contre la pornographie n'est clairement qu'un prétexte. Vouloir lutter contre la pédophilie en règlementant Internet, c'est aussi absurde que combattre l'exhibitionnsime en interdisant la vente des imperméables.
Cette bataille se joue aussi en coulisses. Une des petites sociétés américaines impliquées dans la gestion des noms de domaine sur Internet a ainsi été reprise récemment par d'anciens généraux du Pentagone. N'oublions d'ailleurs pas qu'Internet est une création des militaires, et que l'image de réseau incontrolable véhiculée par la presse a sans doute des côtés fictionnesques. Connaissant les militaires, on peut être sûr qu'il existe sur le réseau des sites fictifs, des filets où toutes les données sont captées et analysées. Raison de plus pour bénir Phil Zimmerman, exiger la création d'un ministère de la vie privée et suggérer aux étudiants d'ajouter à leurs revendications la création de cours de protection de la vie privée dès l'école primaire.
Ce qui rend ce combat particulièrement déséquilibré, c'est que le monde politique et les professionnels de l'ordre ne sont pas seuls en croisade pour policer Internet. Le monde économique est leur allié objectif, si pas l'instigateur de la manoeuvre. Si le commerce de l'information est bien le commerce du futur, il s'agit d'en chasser les pirates. On sait que Bill Gates est en train d'acquérir les droits de reproduction d'un grand nombre de chefs d'oeuvre de la peinture. La semaine dernière il s'est offert le Bettman Archive, principal stock de photos de l'histoire américaine. Conséquence: les manuels scolaires électroniques et les musées virtuels de demain ne pourront pas se lire ou se visiter sans verser une dime à Microsoft... A condition bien sûr que les lois sur le copyright soient respectées, et pour cela il faut que l'ordre règne dans le cyberspace.
En passant on s'effrayera aussi de voir les trésors artistiques de l'humanité, et au- delà toute la sphère culturelle passer silencieusement du domaine public à la tutelle des marchands. Savez-vous par exemple que les paroles de "Happy Birthday" appartiennent à la société Warner. Si vous introduisez sur le réseau le film de l'anniversaire du petit dernier, vous lui êtes donc redevable de quelques dollars. Vous protestez ? Attention, c'est la survie de votre numéro d'immatriculation universel qui est en jeu...
Troisième menace: l'illusion de la démocratie directe. Un des aspects les plus fascinants d'Internet c'est le développement des votes et des référendums de toutes sortes. Il y a par exemple un site qui propose des blagues. Particularité: quand vous avez lu une blague vous lui donnez une cote. Tous les visiteurs du site font de même, ce qui permet d'avoir un hit parade permanent en temps réel avec la meilleure et la plus mauvaise blague de la semaine. Le gouvernement de la Communauté française pourrait faire de même avec les propositions d'économie budgétaires, mais on voit le danger pour les petits théâtres ou les fonctionnaires de la RTBF! La dictature de la majorité électronique n'est pas un fantasme de science-fiction. Dans la foulée de l'enthousiasme pour les référendums, toutes sortes de populistes risquent de s'en saisir dans un futur proche; certains l'ont déjà fait, comme Ross Perot.
Il y a même déjà eu une expérience sur le sol électronique belge. Une expérience pour le plaisir de l'expérience. L'épineux problème de Fouron a été exposé aux explorateurs d'Internet avec quatre solutions possibles. 5282 surfeurs ont voté sur quatre options, dont 1300 Américains, 200 Britanniques, 40 Suisses, 2 Slovènes... 32% prônent le retour à Liège, 13% envoyent José Happart au cours de néérlandais, seuls 6% approuvent le dernier compromis gouvernemental, en revanche 44% sont pour la création d'un mur autour de Fouron, et qu'on n'en parle plus !
Que cela fasse sourire n'empêche pas que cela fasse aussi réfléchir, Internet pourrait être le véhicule inquiétant d'une démocratie ramenée au plus grand commun dénominateur. La séduisante liberté des clickeurs aurait alors le même genre d'effets néfastes sur la vie politique et la société en général que la liberté des zappeurs sur l'évolution du paysage audiovisuel.
Tout ceci suppose ne qu'Internet ne soit pas qu'un gadget à la mode et que l'engouement actuel soit plus significatif que la folie du hulla hoop il y a quelques années. Tout l'indique. Le chiffre le plus effrayant que j'aie lu à ce sujet est celui de l'enregistrement des noms de domaine. 1,2 par minute !
Pour qu'Internet devienne un phénomène grand public il ne manque qu'une application de masse. Le premier candidat est évidemment le sexe, déjà responsable du succès des magnétoscopes ou du triomphe du Minitel en France. Mais les applications érotiques supposent des transferts d'images qui consomment beaucoup de bande passante: il faudra d'abord élargir les autoroutes de l'information et améliorer sérieusement les vitesses de transmission.
En revanche les paris et les jeux de hasard constituent une application grand public idéale. Jouer au Lotto à toute heure du jour et de la nuit, et un Lotto mondial avec des gains potentiels immenses, ou parier sur l'évolution d'un match de football pendant qu'il se déroule voilà qui devrait allécher pas mal de monde et inciter les utilisateurs de masse à affronter la barrière technologique. Une barrière qui de toute façon s'estompe: si l'opération Windows 95 a montré qu'on pouvait faire passer pour un produit grand public un objet aussi improbable qu'un système d'exploitation, rien n'interdit de penser qu'un browser sera demain aussi familier qu'une brosse à dents. Et rien n'oblige d'ailleurs à lier Internet au monde des ordinateurs. L'ouverture prochaine du cable à la concurrence va permettre de faire entrer le réseau dans les foyers par une fenêtre beaucoup plus familière, celle du téléviseur.
Alors les autoroutes de l'information sont elles la meilleure ou la pire des choses ? Bill Gates n'aime pas l'expression autoroutes de l'information parce qu'elle évoque la distance alors que précisément c'est une technologie qui rapproche les gens. C'est bien tout le problème. Il y a des gens dont je souhaite me rapprocher et d'autres que je préfère garder à distance. L'idéal serait de pouvoir échanger des conseils de jardinage avec un horticulteur japonais sans introduire la CIA dans ma boîte-aux-lettres. Le plus probable est que je n'aurai pas l'un sans l'autre. Mais si j'étais un responsable politique, je concluerais en disant qu'il n'est, sans doute, pas trop tard pour faire connaître votre avis de citoyen, et réagir !
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