(intervention à la Journée de l'Image, Mouscron, 1994)
L'histoire récente de l'image dans l'information télévisée ressemble à une longue suite de malentendus. Des faux charniers roumains aux fausses interviews de dictateurs barbus en passant par les faux cormorans mazoutés du golfe, on a fait et refait le procès des journalistes de l'audiovisuel. Des malhonnêtes, des incompétents, des arbitres vendus à une cause plus ou moins trouble. A mon sens on s'est trompé de procès: le vrai coupable c'est l'image. Et le vrai procès un procès pour corruption: le pouvoir absolu de l'image corrompt absolument le discours d'information.
Le procès est récent, car ce n'est que récemment que les journalistes de télévision ont commencé à accepter l' évidence, à savoir que la télévision est d'abord faite d'images. Aujourd'hui encore on en trouve qui se comportent comme si on pouvait faire de la télévision sans se préoccuper d'images. Ceux-là écrivent un texte et confient à un assistant le soin de l'illustrer, comme on demanderait à un enfant de colorier un livre d'images. Ceux-là sont (heureusement ? hélas ? qu'importe ! le débat sur la peine est vain pour le condamné à mort dont la dernière heure a sonné) amenés à disparaître., car les principes darwiniens de la concurrence combinés à la multiplication des messages audiovisuels aboutissent à ce que seuls survivent les messages adaptés à leur milieu naturel. Bien plus qu'une mode, une véritable sélection génétique fait son oeuvre dans la jungle audiovisuelle, et les messages rescapés partagent désormais une même caractéristique: ils sont riches en images. Un signe: chaque fois qu'une rédaction de JT tente de redéfinir son produit, on perçoit la volonté de pouvoir y ajouter, comme sur un paquet de lessive, "nouveau-encore-plus-riche-en-images" (exemples récents: Antenne 2 qui ajoute une image au début de ses titres, le projet de magazine régional de la RTBf bâti autour d'un résumé "tout en image" de l'actualité du jour...)
L'image devient le critère ultime. Lors des debriefings quotidiens, on applaudit telle séquence présentée la veille pour la puissance évocatrice de son contenu visuel; à l'inverse, lorsqu'un journaliste a fait oeuvre quelconque, l'excuse invoquée 99 fois sur 100 sera simplement, que voulez-vous, je n'avais pas d'image... La mutation est inachevée, et la cohérence du raisonnement encore incomplète. Mais un jour prochain, c'est sûr, la première interrogation du matin ne sera plus: que va t il se passer aujourd'hui qui mérite notre attention ?, mais quelle bonne image pourrions nous recueillir pour le journal de ce soir ?
Revenons en à notre procès. Et aux indices de corruption. Pour cela, posons en parallèle deux questions.
Qu'est-ce qu'une bonne image ? Qu'est-ce qu'une bonne information ?
Une bonne image est une image exceptionnelle, une image qui sort de l'ordinaire, une image qui est à la marge du fonctionnement normal des choses. Une bonne image du chômage ce n'est pas un individu anonyme perdu dans une file de pointage, c'est par exemple le grand père, le père et le fils qui vont pointer à trois. Autrement dit, une bonne image est une image qui n'est pas significative sauf comme caricature. Et voilà pourquoi on reproche à l'information télévisée d'être caricaturale.
Ensuite une bonne image est une image brute, non traitée. C'est la force des documents d'amateurs, qui dégagent un pouvoir de vérité que n'égalera jamais l'image lisse du professionnel. (quelques exemples de ces "bonnes images" dans les JT de la semaine écoulée: la manifestation matinale des ouvriers de Boël maladroitement caméscopée par un syndicaliste de l'usine, le silence de l'ancien contrôleur des comptes du PS, image brute où ce qui frappe c'est l'absence de coupure, de montage...). Autre image forte, une explosion terroriste filmée "en direct" à Madrid, une de ces images dont on dit rituellement qu'elles "se passent de commentaire". Et c'est bien là le drame, les bonnes images se passent de commentaires. Les bonnes images sont celles dont on a réussi à faire disparaître tous les médiateurs. Plus de réalisateur, plus de monteur, plus de journaliste, rien qu'un document brut qui fascine par son apparence de vérité. La bonne image condamne le médiateur au silence; rien d'étonnant à ce qu'on se plaigne que le journalisme de télévision aujourd'hui se contente de montrer les chose et n'explique plus rien.
Troisième caractéristique d'une bonne image, c'est une image à proximité maximale, à la fois dans l'espace et dans le temps. On pourrait construire une échelle de proximité spatio-temporelle sur base d'un continuum, avec l'image du direct à une extrémité, l'image d'archives ou l'information sans images à l'autre. Par exemple: -Bredael lit une dépeche parlant d'un incendie -Bredael donne cette information sur une image d'archives du batiment visé -Bredael présente un reportage tourné dans la journée sur les lieux de l'incendie -Bredael dialogue en direct avec le commandant des pompiers qui fait un bilan chiffré alors que le feu vient juste de s'éteindre -Bredael dialogue avec un envoyé spécial qui raconte l'incendie toujours en cours derrière lui -Bredael interroge en direct un blessé qui vient de s'échapper des flammes -Bredael en feu dans un studio en flammes (cfr tremblement de terre en direct sur CNN) ... un crescendo d'images de plus en plus chaudes ! A chaque étape le téléspectateur a l'impression de se trouver un peu plus près de l'évènement. A chaque étape aussi le journaliste est incité à perdre un peu plus de distance, alors qu'une bonne information suppose un maximum de recul.
On notera aussi en passant qu'une bonne image est toujours indécente. Que le plaisir de la bonne image est un plaisir trouble teinté de voyeurisme (Lady Di dans son gymnase, le patron de Boel en pyjama à son balcon...)
Conclusion ? Une bonne information disait Etienne-Charles Dayez, directeur de l'information à l'époque de la RTB pas encore f, doit être médiatisée de manière "unemotional". Hélas ! l'essence de la télé c'est l'image, et l'image c'est de l'émotion. Il faut donc choisir, soit faire de la mauvaise télévision et disparaître dans le jeu concurrentiel, soit faire de la mauvaise information et ployer sous le poids des critiques. Voilà pourquoi on n'en a pas fini de faire le procès des gens de télévision... et tout cela c'est la faute à l'image !
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