Les médias ont-ils inventé la crise de l'informatique ?

(intervention au colloque "La crise informatique: quelle crise ?" organisé par l'Université Libre de Bruxelles le 29 mars 1993)

(texte paru dans les Cahiers du GRISH, vol 1, n3, août 93)

"Les médias ont-ils inventé la crise de l'informatique ?" A la seule lecture du titre de l'exposé on pressent que seul un journaliste peut en être l'auteur. Un titre délibérément racoleur, manifestement simplificateur, effrontément sensationnaliste ! Ce n'est pas "Prolégomènes à une syntagmatique des signifiants visuels d'une crise sur- ou sous-médiatisée", ce qui ferait autrement sérieux, non c'est "Les médias ont-ils inventé la crise de l'informatique ?", sous-entendu l'ont- ils inventée comme ils ont inventé le massacre de Timisoara ou les cormorans mazoutés du Golfe. Car depuis quelques temps les journalistes ont mauvaise presse. Outre ces deux exemples bien connus et quantité d'autres qui le sont moins (comme cette "une" du "Monde" annonçant le décès de Monica Vitti, à la grande surprise de la principale intéressée), il ne se passe pas de semaine sans qu'un de mes confrères soit surpris en flagrant délit de créativité débridée. C'est ainsi qu'il y a 15 jours vous avez pu assister à la résurrection du ministre algérien des sports: l'agence Reuter l'avait assassiné un mardi en fin d'après-midi -juste avant les journaux télévisés, à l'heure où toute vérification devient impossible- pour constater quelques heures plus tard que l'information était dénuée de tout fondement...

Certes il s'agit ici de cas extrêmes. Les médias vont rarement jusqu'à l'invention pure et simple. En général, et c'est d'autant plus vicieux soulignent leurs détracteurs, ils se contentent d'exagérer, de déformer, de détourner l'information. L'armée de Saddam Hussein n'est pas la quatrième du monde, mais ce n'est pas non plus la brigade luxembourgeoise. Il n'y a pas eu soixante mille morts à Timisoara mais il y en a bien eu quelques-uns, peut-être quelques dizaines. Ce qui nous amène à reformuler la question posée au départ, non plus "Les médias ont-ils inventé..." mais "Les médias ont-ils grossièrement exagéré la crise de l'informatique ?" Et cette question-là n'est pas que rhétorique. J'en veux pour preuve cette conférence de presse organisée le mois dernier par une entreprise concurrente à la vôtre. Ce jour-là les Facultés Notre-Dame de la Paix de Namur lançaient un cri d'alarme: "il n'y a plus assez d'étudiants en informatique !" Et pas seulement chez eux... il paraît que le phénomène est généralisé. Les jeunes ne croient plus en l'informatique. On les en a détournés. L'informatique ne serait plus une discipline d'avenir. Qui colporte de telles âneries ? La presse, les médias forcément. Bien sûr la crise existe, mais les professionnels du secteur constatent qu'indépendamment de la crise il n'y a pas assez de candidats pour les emplois qui subsistent - et pour ceux qui se créeront demain. Tout se passe comme si les médias avaient exagéré l'ampleur, la portée de la crise. Faute avouée étant à moitié pardonnée, on s'empressera donc de dénoncer publiquement les coupables de cette forfaiture... et d'éviter ainsi que d'autres ne s'en chargent à notre place.

Qui est coupable ? Laissons-nous guider par le précepte de Sherlock Holmes: lorsque toutes les solutions impossibles ont été éliminées, celle qui reste, même si elle semble hautement implausible, est fatalement la bonne. Alors procédons par ordre. Il saute aux yeux que le coupable ne peut être la presse informatique. La presse informatique ne s'intéresse guère à la crise de l'informatique. Elle se passionne pour les nouveaux processeurs d'Intel, les écrans UltraSuperXVGA+, les imprimantes couleur de poche, et d'une manière générale toutes les prouesses technologiques qui font de l'ordinateur un jouet d'abord fascinant et accessoirement utile, et si elle mentionne la crise au détour d'une colonne, c'est pour signaler que grâce à elle le prix des jouets en question ne cesse de baisser. Autrement dit, la presse informatique "positive". Les mauvaises langues diront que ses liens nécessairement étroits avec l'univers des constructeurs/annonceurs ne lui permettent pas d'autre attitude - mais laissons aux mauvaises langues la responsabilité de leurs analyses, et passons à d'autres suspects. Le suspect des suspects c'est bien entendu l'information télévisée. Ce sont les JT qui ont crédibilisé les fables de la révolution roumaine. Ce sont eux qui ont présenté les aviateurs britanniques prisonniers de Saddam Hussein comme des victimes de la torture alors qu'ils ne devaient leur visages tuméfiés qu'à un atterissage un peu rude. Ce sont les JT qui ont présenté un cormoran breton en le faisant passer pour la victime d'une marée noire irakienne. Le journal télévisé est aujourd'hui le media par excellence. Il suffit de voir les chiffres. Un million de téléspectateurs répertoriés tous les soirs pour le journal d'RTL, un peu moins pour celui de la RTBF, voilà qui fait plusieurs fois le tirage de tous les quotidiens francophones réunis (même s'il ne faut pas confondre audience et tirage, la comparaison reste significative).

Etant la source d'information la plus "grand public", le journal télévisé se doit d'être le "plus grand commun dénominateur" de la presse quotidienne. Si tous nos confrères abordent un sujet déterminé, nous ne pouvons pas nous permettre de ne pas en parler. A l'inverse, si un seul quotidien traite d'un problème donné, le JT sera tenté d'éviter de reprendre l'information: il n'est jamais agréable de reconnaître qu'une séquence doit tout à un confrère. Le JT fait donc souvent office de caisse de résonance pour l'ensemble des autres médias. Un média qui résume tous les autres, une synthèse, la plus neutre et impartiale possible, autant par vocation que par obligation.

Examinons donc la manière dont les JT parlent de l'informatique en commençant par faire remarquer que ce suspect numéro un fait un coupable bien peu plausible. En effet tout conduit en théorie le JT à ne pas parler de la crise de l'informatique. D'abord parce que l 'économie, ce n'est pas de l'image. Qu'est-ce que vous utilisez comme image pour illustrer une OPA ? Pour un accident d'autocar la question ne se pose pas. Mais pour une OPA ? Personne n'a malheureusement filmé Carlo de Benedetti arrivant avec son ballotin de pralines chez le gouverneur Lamy pour lui annoncer qu'il s'attaquait à la Société Générale. Quelques images de facade, voilà tout ce dont dispose le journaliste du JT; pas de témoignages, des colères invisibles, aucune émotion transposable à l'écran. Pour un éditeur soucieux de tenir compte des spécificités de son média les sujets économiques sont rarement des sujets alléchants. Et sauf lorsque l'information en elle-même est de toute première importance, il hésitera souvent à en parler longuement.

Ensuite parce qu'il faut tenir compte de "la loi du chômeur-kilomètre". Pour expliquer les choix éditoriaux en matière de catastrophes naturelles on parle de "la loi du mort-kilomètre". Vous divisez le nombre de morts par le nombre de kilomètres et vous obtenez un ordre de grandeur relatif du temps d'antenne qui sera consacré à la nouvelle. Quatre morts dans un autocar à Nivelles égale une minute. Quatre morts à Paris, une ligne. Les mêmes à Barcelone, vraisemblablement pas un mot. Mais trente morts à Barcelone feront sans doute quelques dizaines de secondes. S'agissant de matières économiques et de la crise en particulier on peut observer une loi similaire - avec quelques nuances. Car il y a plusieurs proximités à prendre en considération.

D'abord la distance "conceptuelle": la crise des mainframes a d'autant moins de chance de susciter l'intérêt des médias que l'objet mainframe ne fait pas partie de l'environnement quotidien du téléspectateur (et du journaliste) moyen. L'apparition d'un PC sur chaque bureau est donc un préalable à la naissance d'un discours médiatique sur la crise du secteur. Ensuite la distance géographique: et là on remarque que, à l'inverse par exemple de la crise de la sidérurgie qui se joue dans nos contrées, les lieux de la crise informatique sont restés longtemps "exotiques". Proximité "symbolique" aussi: dans l'inconscient collectif belge un chômeur Côte-d'Or "vaut" plus qu'un chômeur Bull. C'est un effet de la jeunesse: rares sont les sociétés informatiques qui ont eu le temps d'accumuler un capital symbolique significatif. Distance "structurelle" enfin: un meurtre est une information plus facile à comprendre et à expliquer qu'une OPA. C'est ainsi que de toutes les alliances qui se sont faites et défaites ces dernières années dans le secteur de l'informatique, la seule à avoir eu la faveur des grands médias est l'alliance IBM/Apple, facile à "médiatiser" comme "la réconciliation des ennemis jurés", une structure compréhensible par tous. Or, en matière économique, la complexité et l'opacité sont la règle, la transparence et la simplicité l'exception. Somme toute ce qu'on appelle "crise" avec de multiples connotations négatives à travers la presse, n'est pour une bonne part que l'expression d'un phénomène inévitable dans le cycle de vie d'un produit: à un moment donné il y a lutte féroce entre un trop grand nombre d'offreurs présents sur le marché; s'ensuit une sélection des meilleurs qui est un évènement sain au sens où l'économie capitaliste est saine. Mais l'idée qu'il puisse y avoir des faillites saines est très éloignée des structures de pensée a priori du téléspectateur-lambda, et cette absence de proximité structurelle jointe aux précédentes est une raison supplémentaire de douter que les JT puissent s'inquiéter outre mesure de la crise de l'informatique - et a fortiori en rajouter au point de perturber l'imaginaire collectif sur la question.

Il ne reste plus qu'à examiner les statistiques et à voir si elles infirment ou confirment cette impression. Le tableau 1 répertorie toutes les séquences reprises au mot-clé "Informatique" dans les fichiers du Journal Télévisé. Que constate-t- on?

1- L'intérêt pour le domaine est très relatif: 98 séquences en quatre ans, c'est à dire sur une production d'environ trente mille sujets. Il faut patienter quinze jours en moyenne entre chaque évocation de l'univers des ordinateurs.

2 - Cet intérêt est globalement croissant: 22 sujets en 89, 14 en 90, 25 en 91, 37 en 92 et, en extrapolant les chiffres des premiers mois, 72 en 93.

3 - Cette croissance est parallèle à l'évolution de la crise. Elle la suit avec un léger retard; si exagération il y a, ce n'est en tous cas pas sous forme d'anticipation.

4 - L'informatique est perçue comme une donnée de plus en plus proche: le pourcentage de sujets "belges" est passé de 70 à 95%.

5 - On peut classer en deux catégories les "angles d'attaque". Soit l'ordinateur est présenté comme un phénomène de société (nouveaux usages, compte-rendu de salon, évolutions technologiques...), soit il est inclus dans la sphère économique (l'ordinateur créateur ou destructeur d'emploi). L'angle économique est de plus en plus important (absent en 89, 3 séquences en 90, 5 en 91, 8 en 92).

6 - Si le poids de la sphère économique augmente, c'est bien suite à une succession de mauvaises nouvelles. Dans cette catégorie, les séquences "positives" sont exceptionnelles (0 en 89, 1 en 90, 91, 92 !)

7 - On parle de plus en plus en "rose" dans la sphère individuelle (de 45% des séquences en 89 à 80% aujourd'hui), et de plus en plus en "noir" dans la sphère économique (de 66 à 87% de séquences connotées négativement).

Conclusion ? Au départ, l'ordinateur appartenait exclusivement à la sphère du rêve. Présenté comme un phénomène de société, il concernait l'individu dans ses activités de loisir, comme l'outil magique, la clé d'un monde meilleur. Progressivement, la crise le ramène dans la sphère économique, celle de l'entreprise, de la réalité. Passant du rêve à la réalité, l'outil perd son caractère magique; l'ordinateur redevient un produit comme un autre. La crise fait retomber l'ordinateur sur terre, et du coup certaines craintes disparaissent (il y avait sept sujets "protection de la vie privée" en 89, six en 92, zéro jusqu'à présent cette année). Paradoxalement la crise a donc un caractère rassurant ! Et pour en revenir à la question posée au départ, c'est sans doute à travers une analyse plus fine de cette démystification qu'on pourrait mettre en évidence la contribution de la télévision à la crise de l'informatique.

Voilà donc pour ces "Prolégomènes à une syntagmatique des signifiants visuels d'une crise sur- ou sous-médiatisée"... sur- ou sous-médiatisée, finalement ? Je vous laisse choisir. Comme dans les romans policiers de Paul Auster il n'y a pas de dénouement digne de ce nom. Mais ce n'est pas faire injure au lecteur que de lui laisser le soin de décider. C'est mettre en évidence sa faculté d'intelligence - et il a été suffisamment répété au cours de cette journée que seule l'intelligence permettrait à l'informatique et aux informaticiens de s'extirper de la crise.

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