Media et Multimedia: Citizen Gates ?

(intervention au colloque "Le multimedia: mythe, fiction, opportunite" organisé par la section Informatique et Sciences Humaines de l'ULB le 20 mars 1995 à Nivelles)

Les journalistes sont des poètes: leurs prises de conscience sont toujours un peu tardives. Tout récemment les journalistes ont fait une découverte capitale. A l'intérieur du mot multimédia on trouve le mot média. Plus intrigant encore: dans la fameuse expression "société de l'information" il y a le terme information. Et on ne leur disait rien ! Comme tous les lecteurs de journaux, les journalistes croyaient avoir compris que les autoroutes électroniques d'Al Gore concernaient surtout les amateurs de téléachat, de video à la demande ou de messageries roses stéréoscopiques. Erreur ! et s'ils ne s'intéressent pas encore tous au multimédia, le multimédia lui s'intéresse de plus en plus aux journalistes.

Certains signes donnent froid dans le dos: Voici la pub d'un logiciel qui s'intitule précisément "Journalist". Ce journaliste-là fait un peu le même travail que le nôtre: il recherche dans les bases de données les informations qui vous intéressent et les met en forme de manière attrayante. Avec tout de même quelques différences. Journalist ne cotise pas à l'Agjpb. C'est un champion de la flexibilité puisqu'il travaille pendant votre sommeil, et il ne coûte à l'embauche que 79$95, ce qui s'appelle une réduction substantielle des charges patronales ! De toute façon si vous n'êtes pas satisfait de ses services, Journalist vous est remboursé dans les trente jours, no questions asked.

Même si ce logiciel n'est pas destiné aux salles de rédaction, on comprend l'enthousiasme de certains patrons de presse pour d'aussi prometteuses technologies. La semaine dernière, le rapprochement entre deux groupes de journaux francophones était d'ailleurs présenté sous ce grand titre: "Un partenariat multimédia". L'usage de plus en plus fréquent du terme dans la bouche d'entrepreneurs qui se veulent branchés, quoique connectés soit sans doute un vocable plus approprié, rappelle cependant parfois les meilleurs moments du Francophonissime, cette joute télévisée au cours de laquelle les compétiteurs s'efforcaient de glisser dans un commentaire d'images d'une minute le plus grand nombre de fois un mot choisi au hasard et de préférence sans rapport avec le sujet montré à l'écran. Car qu'entend on au juste par multimédia ? L'un des analystes américains les mieux payés, un certain Georges Forrester Colony, témoigne de la perplexité générale dans le dernier numéro du magazine Wired "Le multimédia, je ne savais pas ce que c'était il y a dix ans, je ne sais vraiment pas ce que c'est aujourd'hui et d'ailleurs personne ne le sait."

Voilà qui est clair. Intuitivement, le multimédia serait l'association de plusieurs modes de langage, les mots avec les images et les sons. Mais pour un journaliste ce mélange est une bien curieuse idée: chaque média a son langage propre. Les mots du langage écrit ne sont pas les mots du langage parlé. Les sons efficaces en radio n'ont pas le même sens lorsqu'ils accompagnent une image. Et on connait la boutade utilisée pour communiquer une impression peu flatteuse sur un confrère: celui-là, il a une tête de radio et une voix de presse écrite. Bref, si le multimédia se donne comme principe l'addition des langages, il semble courir à l'échec. Son développement passerait par la création d'un nouveau langage, avec de nouveaux codes de communication spécifiques.

En un sens cette première impression est rassurante. La révolution en cours ne balayera pas les supports en place, comme l'invention de Gutenberg avait condamné au musée, les tablettes en cire des Romains et leurs avatars successifs. Du reste la logique économique conforte cette impression. L'obsession des éditeurs aujourd'hui c'est la multiplication des canaux et des supports. L'information est une marchandise qui se décline jusqu'à plus soif. Prenez le procès Simpson: il occupe les colonnes de la presse écrite quotidienne et périodique, on le retrouve sur certaines chaines de télévisions en version live, sur d'autres en version concentrée, il y a les livres de souvenirs des protagonistes, le feuilleton offrant une version romancée du drame, et voilà qu'on retrouve maintenant ce procès en version multimédia, par exemple sur le forum CNN de Compuserve, sans nuire apparemment aux formes de couvertures plus classiques.

La question de savoir si le multimédia menace durablement les médias classiques paraît donc pouvoir être abordée sereinement par les défenseurs de ceux-ci. Mais l'arrivée du multimédia va forcer chacun à trouver, ou retrouver, sa spécificité. Les premiers médias multimédias, si j'ose dire, n'en prennent pas nécessairement le chemin.

L'archétype c'est le Daily Me, le Mon Journal à Moi,. La semaine dernière, le groupe Dow Jones a lancé le Personal Journal, dont le slogan est "le seul quotidien tiré à un exemplaire".

C'est une version personnalisée du Wall Street Journal. Vous indiquez quelles sont vos rubriques préférées dans le journal, les actions dont vous voulez suivre le cours, et dix sociétés dont la vie vous intéresse. Chaque jour, l'abonné recoit par modem son numéro, qui n'est donc qu'un sous ensemble personnalisé du vrai WSJ, pour un prix à peu près équivalent au vrai WSJ. Un chroniqueur du concurrent Financial Times ironisait sur la difficulté de lire ce Personal Journal dans un tram, sur les publicités qui allaient terriblement lui manquer, et sur l'absurdité de ce système de filtrage qui exclut toute surprise et toute découverte dans la lecture. On suivra avec intérêt le succès de l'expérience, mais ce qui est sûr c'est qu'elle souffre de partir sur la base d'un modèle existant, le modèle du journal en papier, au lieu de partir des spécificités du nouveau média.

Quelles seraient ces caractéristiques propres ?

On entend dire que le multimédia est un média planétaire, global. C'est oublier que CNN est déjà présent tout autour du globe. C'est la télévision aussi qui est le média de l'instantané et du direct, pas le multimédia. Ailleurs on soulignera que le multimédia est interactif. Bof, la télévision a inventé il y a plus de 20 ans le standard téléphonique qui permet aux téléspectateurs de poser leurs questions lors d'un débat. On a rapidement vu les limites de cette pseudointeractivité, et croire que vous avez une réelle chance d'influer sur le cours d'un débat télévisé est à peu près aussi utopique que d'imaginer que le courrier éléctronique que vous allez envoyez au president at whitehouse.gov va infléchir la politique de Bill Clinton. L'interactivité existe surtout au niveau du mythe. Média planétaire, instantané, interactif, il n'y a rien là de vraiment neuf: l'opportunité du multimédia ne consiste à tenter de réinventer la télévision dans l'ordinateur.

Sa spécificité en matière d'information tiendrait plutôt à deux autres caractéristiques pour lesquelles je n'ai que des néologismes batards à suggérer: l'hypertextualité et la omnivocité.

L'hypertexte, voila l'enrichissement. Alors qu'on reproche aux journalistes d'insuffisamment remettre les informations brutes dans leur contexte, faute de temps souvent, l'hypertexte permet à chaque consommateur de nouvelles de se rafraîchir la mémoire ou de préciser à l'infini les implicites d'un commentaire. La couverture des fameuses "affaires" par exemple oblige sans cesse à des choix cornéliens. Si l'on dit que M.X accuse M.Z il est utile mais fastidieux de rappeller que M.X est aussi le cousin du frère du voisin de M.Y qui l'accusait hier mais ne l'accuse plus aujourd'hui d'avoir été boire un verre avec Z., l'associé en affaires de l'oncle de X. Exemple fictif bien sûr. Heureusement, l'hypertexte vient à la rescousse du journaliste, qui peut aller à l'essentiel, à la véritable "nouvelle".

Deuxième caractéristique révolutionnaire: l'omnivocité du média, souvent confondue à tort avec l'interactivité. Chaque consommateur d'information peut se transformer à peu de frais en producteur et se retrouver sur pied d'égalité avec les plus grands groupes de presse. Le plus obscur fanzine a la même diffusion potentielle que l'Asahi Shimbum. Pas de papier glacé pour les uns et de chiffon recyclé pour les autres, pas de quadrichromie réservée aux nantis, pas de distribution à deux vitesses, le réseau est une société sans classe, les URL, les GIF et les MPEG sont accessibles à tous et semblables pour tous. La forme s'efface derrière le fond et théoriquement seule la qualité et l'intérêt de l'information fournie va départager les titres multimédias. Bien avant l'arrivée il y a quelques semaines du quotidien économique De Tijd sur le World Wibe Web, deux périodiques belges étaient disponibles sur Internet. Radio- Belche, l'oeuvre hebdomadaire et solitaire d'un jeune chercheur de l'UCL et MSR, un concentré légèrement caustique de l'actualité de Flandres et de Belgique réalisé par trois étudiants de l'université de Gand. Les leçons de l'histoire de la communication et les règles de l'économie de marché annoncent bien sûr la disparition à terme de MSR au profit du Tijd électronique, de la même manière qu'Europe 2 et NRJ ont chassé des ondes hertziennes les radio libres dites culturelles de la fin des années 70; Mais ce n'est peut-être pas une fatalité. Quelques abonnés payants, motivés par la qualité de leurs résumés ou la précision de leurs informations gantoises suffiraient sans doute à transformer l'initiative des bénévoles de MSR Nieuws en entreprise rentable. Il n'est d'ailleurs pas sûr que ces publications de journalistes amateurs provoquent un saut qualitatif majeur en matière d'information plus précise et plus démocratique. En revanche la défectuosité du microprocesseur Pentium révélée au monde entier sur Usenet avant d'être répercutée par les médias classiques montre la puissance et l'intérêt pour la démocratie des nouveaux modes de diffusion de l'information. Il y a quelques années si la revue d'extrême gauche qui fut la première à démontrer l'incohérence du pseudo charnier de Timisoara avait bénéficié d'une diffusion électronique au lieu d'une distribution confidentielle dans un cercle de militants, la presse du monde entier se serait épargné rétrospectivement quelques jours de ridicule.

Beaucoup dépendra de la manière dont évoluera la tarification de la présence sur le réseau. Le débat sur le service universel est incomplet s'il se limite au service au consommateur. Il faut aussi garantir l'accès des producteurs d'information au réseau. Les producteurs d'information c'est-à-dire tout le monde ! Un débat qui devrait avoir lieu avant que les acteurs économiques les plus puissants ne prennent prétexte d'obscures considérations de bande passante pour se réserver les meilleures places le long des autoroutes de l'information et en chasser les autostoppeurs.

Car à côté de ces opportunités démocratiques, le multimédia est aussi lourd de menaces pour ceux dont le métier est d'informer...

Bill Gates a ainsi coutume de dire qu'il n'aime pas l'expression "autoroutes de l'information" parce qu'elle évoque la distance alors qu'il s'agit d'un moyen de rapprocher les êtres. Oui et non. Comment ne pas redouter l'arrivée des premières vidéoconférences de presse. Le conférencier sur la sellette sera physiquement à l'abri des poseurs de question, qu'il soit d'ailleurs en réalité à deux mille kilomètres ou à deux cent mètres. Plus moyen de le coincer dans l'ascenseur. De manifester à haute voix sa désapprobation s'il refuse de répondre aux questions. Et puisque la fameuse interactivité permettra à plusieurs centaines de journalistes d'être virtuellement présents en même temps, son conseiller de presse pourra en toute impunité réserver la parole aux journalistes amis;

Paradoxalement, derrière la débauche apparente de couleurs et de sons, le multimédia offre donc un univers feutré et filtré. Le champ d'action idéal pour la pseudocommunication, discipline en vogue consistant à parler beacoup pour en dire le moins possible. Dans la masse tonitruante et indifférenciée d'information qui circulent sur les réseaux multimédias, la tâche du pseudocommunicateur est grandement facilitée. Les repères traditionnels de crédibilité disparaissent. Bien malin le surfeur qui arrive à distinguer au premier coup d'oeil la production critique d'un journaliste du communiqué de presse habile d'un expert en relations publiques. On cherchera vainement dans les marges des pages du Web les mentions "attention publicité rédactionnelle". Les mots eux même perdent leur sens: le service News offert par Microsoft sur Compuserve par exemple donne des nouvelles de Microsoft rédigées par Microsoft. Ce n'est pas du News, c'est de la Propaganda.

Autre menace subtile liée à la technologie: la censure de l'information. Récemment un cancelbot c'est à dire si j'ai bien compris un petit programme destructeur qui parcourt librement les bases de données s'est mis à effacer les articles Usenet critiquant l'Eglise de Scientologie. On voit tout le parti que pourrait tirer de ces cancelbots un homme politique soucieux de faire oublier un achat d'hélicoptères ou de munitions controversé.

Car l'idée que la société multimédia est une société anarchique relève d'une illusion d'optique soigneusement entretenue. Je ne sais plus qui estimait l'autre jour que 80% de notre existence passe par les ordinateurs. Demain 100%. Notre fournisseur d'accès au réseau disposera d'un savoir et d'un pouvoir de contrôle absolus. Les commandos de plombiers du Watergate font déjà sourire à côté des possibilités actuelles de l'espionnage multimédia. L'idée qu'au moment même où je rédige ces lignes ce dimanche soir sur l'ordinateur de la RTBF l'administrateur général de l'institut est peut-être en train de les lire dans sa villa de campagne grâce à un ordinateur portable et à un mot de passe de super-utilisateur, mes respects monsieur l'Administrateur Général !, cette idée n'a rien de science-fictionnesque. Georges Orwell ne s'est trompé que de quelques pages de calendrier. Les travailleurs des nouveaux médias travailleront avec cet oeil invisible dans le dos. Un oeil le plus souvent animé par des intérêts strictement privés, et ne devant rendre de compte à personne.

Troisième menace: l'émergence d'une information à deux, à trois.. à 256 vitesses. Dans ce magma de données en concurrence parfaite l'économie va imposer sa loi. Certaines informations seront gratuites, d'autres onéreuses. Et tout naturellement on voit bien que les plus vraies seront les plus chères. Aujourd'hui déjà les abonnés du réseau Compuserve ont le choix entre l'abonnement à dix dollars qui couvre un service News de base et l'abonnement à supplément qui leur donne accès à l'Executive News Service, plus précis, plus complet. Il est clair qu'on en restera pas là. L'abonnement Happy Few News Service, encore plus select, est pour demain. C'est un peu comme si dans les avions seuls les passagers de première classe avaient droit à la lecture du Financial Times, la classe économique devant se contenter du Sun. Pour connaître la vérité sur tel ou tel scandale politico-militaire ou économico-sportif il suffira d'y mettre le prix, et seuls ceux qui seront en mesure de mettre ce prix auront droit à cette vérité... Dans ce contexte, les journalistes seront comme des chefs de rayon, chargés de donner une étiquette de prix à chaque information en fonction de sa crédibilité supposée. Ou des rédacteurs chargés d'établir plusieurs versions d'une même information, de précision, de véracité, d'intérêt, et donc de valeur marchande croissante.

Pour que le multimédia soit une opération démocratiquement rentable il faudra que les avantages liés à l'hypertexte et à la multiplication des producteurs d'info compensent le poids de ces lourdes menaces. Au risque de paraître simpliste et idéologiquement arriéré, on voit bien que tout cela se résume en un combat entre les deux premiers pouvoirs, non pas l'exécutif et le législatif, qui n'ont plus grand chose à dire depuis longtemps, mais le pouvoir économique et le pouvoir médiatique. Lutte inégale dès lors que, démantèlement des services publics oblige, les médias sont de plus en plus souvent subordonné au pouvoir économique. Quant au troisième pouvoir, celui que la sagesse populaire attribue aux belles-mères, il joue le rôle d'arbitre. Dans cet univers largement dérégulé et dérégulé pour longtemps, c'est la célèbre ménagère de 50 ans, référence obligée des sondeurs de masse, qui dira l'importance qu'elle accorde ou qu'elle n'accorde pas, au maintien d'une information de qualité accessible à tous.

Plus de liberté, mais en même temps davantage de soumission et de contrôle: c'est la situation paradoxale des medias confrontées à l'avénement du multimédia. Le résultat de la confrontation n'est pas clairement visible aujourd'hui. Mais l'objectif démocratique est lui parfaitement clair: faire en sorte que la presse virtuelle ne s'accompagne pas progressivement d'une liberté de la presse devenue tout aussi virtuelle.

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