L’observation des changements de cap fournit une première série d’indications.

Schématiquement, la chronologie du réseau se résume en deux périodes séparées par une lente transition. L’Internet des chercheurs, puis celui des marchands. Avec, au bout du compte, un reniement : le discours dominant, qui répète à l’envi que toute immixtion de l’Etat constitue un obstacle a priori au bon développement de la société de l’information, a la mémoire courte. Le réseau n’est pas né par génération spontanée, dans un berceau sur lequel se serait penché la bonne fée des marchés. L’Internet est un enfant de la puissance publique.

 En mars 1969, les chercheurs de l’Université de Californie n’avaient guère de temps à consacrer à la lecture des magazines pour hommes. Ils mettaient la dernière main au système informatique qui allait permettre de connecter les premières machines du réseau ARPANET, l’ancêtre de l’Internet. Le projet consistait à relier entre eux les ordinateurs de plusieurs centres de recherche. Le 20 octobre, un collaborateur de l’UCLA tente la première connexion. Il frappe sur son terminal les lettres du mot « login ». Ce « Sésame, ouvre-toi » informatique prend aussitôt la direction du campus de Stanford. Le ‘l’ passe, puis le ‘o’, mais le ‘g’ n’arrivera jamais à destination. L’histoire de l’Internet commence là. On remarque en passant qu’elle commence par un plantage et un malentendu. L’instruction de branchement, réduite à ‘l-o’, est devenue un bonjour phonétique. A peine né, le réseau échappe à son maître - McLuhan aura peut-être souri. Trente ans plus tard, on ne sait toujours pas très bien qui de l’homme ou de la machine aura le dernier mot.

La réalisation de certains composants d’ARPANET a été sous-traitée à des firmes privées, mais ce réseau initial est le produit d’une collaboration entre le ministère américain de la défense et des équipes de recherche universitaires : un projet public, financé par le contribuable. Il le restera pendant