raisons expliquent
son succès. Au dernier recensement, AOL comptait vingt et un millions de
membres, soit une population équivalente à l’Arabie Saoudite.
Et comme à Riyad,
l’ordre règne. Les insultes sont interdites au pays d’America Online, ainsi
que les rassemblements de plus de 23 personnes. Les premières par décret, les
seconds par le code. Les forums de discussion sont en effet programmés pour
accepter au maximum 23 participants. Ce contingentement en petits groupes
augmente la convivialité, mais il empêcherait les citoyens d’AOL de tenir
des états-généraux pour protester contre une hausse du prix de
l’abonnement, par exemple. Nul doute que le mobile premier de la règle se
trouve ailleurs, dans des considérations strictement informatiques. Mais, que
ces effets secondaires aient été prémédités ou non, cela ne modifie pas le
constat fondamental: dans un monde où les interactions entre les humains
passent de plus en plus fréquemment par le canal des machines, le code exerce
un pouvoir de fait considérable, et ce pouvoir est éminemment politique.
Ce pouvoir mécanique
est parfois aveugle jusqu’à l’absurde. Très soucieuse de « politiquement
correct » la direction d’AOL pratique la mise à l’index. Une série
de mots et d’expressions sont bannis des lieux publics. Un filtre automatique
aide les censeurs. Un matin, la direction décida d’ajouter à la liste des
termes prohibés le très subversif « poitrine ». Le programme se
mit consciencieusement à effacer les références à cette partie de
l’anatomie féminine... y compris dans un groupe de discussion consacré au
cancer du sein. L’affaire fit quelque bruit dans la presse américaine, et les
poitrines récupérèrent droit de cité. Cela n’infléchit pas le zèle du
robot qui continua à se singulariser en priant notamment l’abonné Douglas
Kuntz de prendre un pseudonyme, son patronyme étant phonétiquement scabreux,
ou en invitant les habitants de Scunthorpe à orthographier autrement le nom de
leur ville, dans laquelle il avait repéré un gros mot de quatre lettres.
Au-delà du code, la police d’AOL est assurée par des patrouilleurs bénévoles. Ils passent d’un lieu de discussion à