l’autorégulation, les entreprises récupèrent le rôle législatif qu’elles refusent aux gouvernements - toutes les lois sont mauvaises, sauf celles que je fais moi-même. Dans la foulée, le code se substitue progressivement à la loi.

Le machiavélisme potentiel d’un pouvoir basé sur le code est sans précédent dans l’Histoire. Les patrouilleurs d’AOL disposent d’une commande qui permet de rendre invisible les citoyens bruyants. Le récalcitrant continue à s’égosiller dans le vide : plus personne ne l’entend. Il est techniquement envisageable d’empêcher toute communication entre tel et tel individu, de récompenser les « bons » citoyens en accélérant la distribution de leur courrier, d’organiser un matraquage publicitaire sélectif, individu par individu... Certains de ces scénarios sont peut-être déjà opérationnels. Il est impossible d’en être sûr : le code d’AOL est un secret commercial. Il en va de même pour les logiciels de filtrage. La plupart des listes de sites et de termes bloqués sont confidentielles. Les lois sur la propriété intellectuelle maintiennent le raisonnement des robots censeurs à l’abri du regard démocratique.

On voit apparaître ici un enjeu essentiel, celui de la transparence du code. Dans un monde automatisé, la « dictature » du code a quelque chose d’inéluctable. Ce qui ne l’est pas, c’est la possibilité d’un débat démocratique sur les règles qu’il met en application. Pour que ce débat puisse avoir lieu, il est indispensable que le code ne soit pas opaque, qu’il soit « libre », « ouvert » ou « public » pour employer des termes à peu près synonymes, et qui impliquent tous une forme de retour aux sources.

Au commencement, le code de l’Internet était public. Il faisait partie d’un patrimoine commun, conformément à la tradition scientifique et universitaire. L’ensemble des protocoles et des programmes qui permettent de faire circuler l’information sur le réseau ont été développés, brique après brique, par une communauté de chercheurs bâtissant sur un même socle.