Chacun ajoutait son
idée à celles des autres. La collaboration était le principe moteur, et le
consensus le modèle de décision. Le langage HTML, la grammaire fondamentale
d’écriture des sites, est le fruit d’un tel travail collectif. Dans sa
conception initiale, l’HTML est public : il n’appartient à personne.
L’Internet des
marchands a changé la donne. La compétition a remplacé la collaboration. Au
lieu de partager les inventions, il est devenu économiquement indispensable de
s’en réserver l’exclusivité. Plusieurs projets privés concurrents se sont
mis en tête d’améliorer l’HTML, par exemple en y ajoutant le son – l’Internet
était né muet. Chacun a travaillé dans son coin en espérant que « son » HTML
devienne la référence unique. Le résultat fut désastreux. La concurrence
aboutit à une multiplication de dialectes diversement compatibles. Celui qui crée
un site doit aujourd’hui l’écrire en autant de versions différentes
qu’il y a de dialectes, ou prendre le risque de ne pas donner la même
information à tous les visiteurs. Dans la foulée, la langue de l’Internet
s’est privatisée. Les nouvelles fonctionnalités, comme l’ajout de contenus
multimédias, nécessitent régulièrement le paiement de droits aux propriétaires
du code.
Chassés de l’avant-scène par le développement de cette logique mercantile, les défenseurs du code « libre » ont pris le maquis. Ils se sont trouvé en Linus Torvalds, un jeune finlandais myope, un improbable chef de guerre. Le 25 août 1991, cet étudiant de deuxième année en informatique à l’université d’Helsinki annonce sur le réseau à quelques initiés qu’il termine la mise au point d’un petit système d’exploitation. C’est le point de départ d’une longue croisade souterraine. Le système d’exploitation est le programme de base d’un ordinateur. Il sert de relais entre les programmes d’applications (le traitement de texte, les bases de données, les jeux…) et les composantes matérielles de la machine. Cette couche intermédiaire est indispensable pour des raisons pratiques : sans elle, il faudrait, par exemple, modifier l’ensemble des programmes à chaque changement d’imprimante. Le succès de Windows, présent sur 90% des ordinateurs de la planète,