Si la nouveauté du support Internet est incontestable, son potentiel « révolutionnaire » reste sujet à caution. En pratique, l’Internet agit comme un aiguillon. Il ne génère une dynamique nouvelle que lorsqu’il bénéficie du relais des médias traditionnels. Les déboires récents d’un président américain illustrent ce rapport de subordination. L’affaire Lewinsky est devenue emblématique des rapports de force inédits créés par le réseau : un reporter solitaire, armé d’un ordinateur et d’un modem, fait vaciller l’institution la plus puissante de la planète. Mais ce résumé séduisant est trompeur. Ce n’est pas le cyberjournaliste Matt Drudge qui a mené l’enquête sur la stagiaire de la Maison Blanche. C’est un collaborateur de l’hebdomadaire Newsweek, dont la direction hésite à publier l’article. Drudge fait état de ces hésitations sur son site et déclenche la réaction en chaîne - son « mérite » et son pouvoir s’arrêtent là. En propulsant l’information à la une, les médias classiques détermineront eux-mêmes l’ampleur de la déflagration. Ultérieurement, plusieurs scoops du Drudge Report connaîtront d’ailleurs un destin de pétard mouillé, parce que journaux et télévisions choisiront de ne pas y donner suite.  

Un autre phénomène accentue ce constat de dépendance, et pousse à relativiser l’impact novateur de la presse en ligne. La concurrence entre anciens et nouveaux médias est en grande partie imaginaire : les propriétaires sont souvent les mêmes. Les groupes de presse traditionnels ont été parmi les premiers investisseurs du réseau, et ceux qui ont raté le wagon initial multiplient les alliances et les acquisitions pour rattraper le temps perdu. Aux Etats-Unis, la liste des sites d’information générale les plus consultés est massivement composée de produits conçus par de vieilles connaissances : le groupe Time-Warner, le groupe Murdoch, les chaînes de télévision ABC et NBC,… En revanche, l’audience de Matt Drudge se mesure en fraction de pour-cent. Le même phénomène est visible en Europe. 

La lecture de ces statistiques ferait douter de l’émergence d’un véritable contre-pouvoir, mais quelques exceptions vivaces suggèrent de retarder une conclusion définitive. Il arrive en