découvrant le joyeux désordre du Studio 420, le quartier général des
contestataires. L’air qu’on y respirait était saturé d’utopies d’un
autre âge. Des féministes canadiens, des syndicalistes coréens, des défenseurs
de l’environnement et des militants de la cause animale se retrouvaient
ensemble grâce aux pouvoirs de rassemblement du réseau. McLuhan aurait pu y
apercevoir l’embryon de sa tribu électronique. Et constater que les avantages
théoriques du modèle en réseau se vérifiaient aussi à un autre niveau, sur
le terrain, à travers l’efficacité des choix tactiques des activistes, et la
confusion visible des forces de l’ordre. Comme l’expliquait après coup un
des manifestants : « Mon hypothèse est que notre modèle
d’organisation et de prise de décision était à ce point étranger à leur
conception du commandement qu’ils ne pouvaient littéralement pas voir ce qui
se passait devant eux. Quand les partisans de l’autorité pensent au
commandement, ils visualisent une personne, en général un homme, ou un petit
groupe qui se lève et dit aux autres ce qu’ils doivent faire. Le pouvoir est
centralisé et exige l’obéissance. Par contraste, notre modèle de pouvoir était
décentralisé et le commandement investi dans le groupe dans son ensemble.
Chacun avait le pouvoir de prendre ses propres décisions, et les structures
centralisées servaient à la coordination, pas au contrôle. »
Le
potentiel subversif d’Internet tient à cette supériorité de
l’organisation horizontale du réseau. Elle représente une formidable menace
latente pour toutes les structures hiérarchiques de type pyramidal, c’est-à-dire
pour la plupart des pouvoirs en place.
Un an auparavant, l’Internet avait été l’arme d’un premier succès des adversaires de la mondialisation. La publication des brouillons de l’Accord Multilatéral sur les Investissements avait déclenché une mobilisation internationale qui allait s’avérer fatale à un projet dont les architectes croyaient pouvoir réserver la discussion aux enceintes confidentielles de l’OCDE. Même si d’autres polémiques antérieures, plus locales, avaient inauguré le champ de bataille électronique, la