puissance symbolique du débat sur la globalisation incite à promouvoir l’enterrement de l’AMI et le déraillement du sommet de l’OMC au rang d’évènements fondateurs. Un nouveau contre-pouvoir serait né. Un détour par la botanique permettra d’en déterrer les racines.

En 1976, le philosophe Gilles Deleuze et son compère psychiatre Félix Guattari publient un petit texte intitulé « Rhizome ». Ils décrivent deux modes d’épanouissement du discours. Le premier, « l’arbre-racine », correspond au schéma de la pensée occidentale classique : le propos se développe sur un socle, par dichotomies successives, dans une démarche de « calque », d’imitation scrupuleuse du monde. A ce modèle traditionnel, ils opposent un second, le « rhizome ». L’image de la tige souterraine dont les branches et les bourgeons se déploient en tous sens pour assurer la reproduction des plantes vivaces leur inspire une métaphore qui se lit aujourd’hui comme une anticipation du foisonnement de l’Internet. « N’importe quel point d’un rhizome peut être connecté avec n’importe quel autre et doit l’être… Un rhizome peut-être rompu, brisé en un endroit quelconque, il reprend suivant telle ou telle de ses lignes… [Le rhizome est] carte, et non pas calque… Une carte a des entrées multiples, contrairement au calque qui revient toujours ‘au même’… La carte est ouverte, connectable dans toutes ses dimensions, démontable, renversable, susceptible de recevoir constamment des modifications. » 

Deleuze et Guattari tentent d’écrire un texte-rhizome. « Mille Plateaux », publié en 1980, propose au lecteur une succession de chapitres à parcourir dans un ordre indifférent. L’exercice de style séduit ou déroute, mais ne convainc guère : le livre reste prisonnier de sa charpente, un objet plat, incapable d’exprimer les multiples dimensions du rhizome. Il faut un nouvel outil. Il arrive dix ans plus tard, grâce à deux autres universitaires européens. En 1990, l’anglais Tim Berners-Lee et le Belge Robert Cailliau, deux physiciens qui n’ont sans doute pas lu Deleuze et Guattari, inventent le World Wide Web.