sont entrés en action : l’Internet gratuit et le renforcement des lois protégeant la propriété intellectuelle. Ensemble, ces deux phénomènes concourent à installer les acteurs les plus puissants dans des citadelles économiques imprenables. Attention ! Un même mot peut recouvrir des réalités bien différentes. La gratuité fait partie intégrante de l’histoire du réseau. Elle correspondait à l’origine au caractère non-marchand des échanges universitaires, et à l’interdit commercial qui frappait l’Internet. Cette tradition s’est perpétuée dans le mouvement du code ouvert, dont Linux est la concrétisation la plus aboutie. Ce n’est pas cette générosité entre pairs qui est en cause ici, mais une stratégie de marketing aux effets pervers. L’Internet gratuit, lorsqu’il émane d’opérateurs commerciaux contraints par nature au profit, est un cadeau empoisonné. Derrière une apparente opportunité de démocratisation de l’accès à la technologie se cache un instrument sophistiqué de distorsion de la concurrence. 

Dans le meilleur des cas, la gratuité est un trompe-l’œil : telle entreprise offre l’ordinateur, mais facture au prix fort l’abonnement au réseau ; telle autre offre la connexion à l’Internet, mais impose un déluge d’annonces publicitaires sur l’écran du surfeur ; telle autre encore pousse la logique de l’aubaine jusqu’à payer les internautes pour surfer, mais elle engrange en échange de précieuses données de profilage. Ces schémas de rentabilité immédiate s’avèrent toutefois boiteux dans la pratique, et le gratuit cache de moins en moins sa vraie nature de vente à perte. L’investissement se justifie alors par la conquête de parts de marché, c’est-à-dire l’espoir d’un profit ultérieur, aléatoire et lointain.  La Bourse valide ce raisonnement en accordant ses faveurs aux nouvelles entreprises les plus visibles, donc les plus audacieuses, ce qui renforce leur tendance à la croissance à tout prix. L’exemple de la librairie virtuelle Amazon.com est édifiant. Depuis son lancement, la pionnière du commerce électronique a vendu de plus en plus de livres et perdu de plus en plus d’argent. En même temps, elle a vu le cours de son action multiplié par cinquante, et n’a