L’apparition de géants du commerce électronique s’accompagne de surcroît d’un verrouillage et d’une extension progressive des mécanismes de protection de la propriété intellectuelle. De nouvelles lois apparaissent, capables de bétonner les nouvelles positions dominantes et d’accentuer les effets centripètes du réseau, au détriment de son potentiel décentralisateur. Une partie de la jurisprudence américaine semble déjà acquise à ces adaptations. Amazon a gagné un procès dans lequel le libraire reprochait à un concurrent d’avoir copié « son idée » d’achat-en-un-click, ce qui est à peu près aussi absurde que si les héritiers de lady Melba réclamaient des royalties chaque fois qu’une crème glacée est servie avec un fruit, ou Diego Maradona chaque fois qu’un but est marqué de la main. America Online estime que l’expression « Vous avez du courrier ! » lui appartient et traîne un « plagiaire » devant les tribunaux. Certains résultats sportifs sont désormais la propriété exclusive des organisateurs de la compétition. Karl Stefansson a acquis les droits sur le code génétique de tous les Islandais. Les exemples de cette mise en cadastre systématique sont multiples et touchent tous les domaines. 

Cette évolution suscite l’indignation de juristes réputés. Lawrence Lessig, de l’Université d’Harvard, constate que les projets à l’étude font disparaître la différence fondamentale entre propriété physique et propriété intellectuelle. « Si la loi sur la propriété me donne le droit exclusif d’utiliser ma maison, c’est pour une très bonne raison : si vous utilisiez ma maison en même temps que moi, j’en aurais un moins grand usage. (…) Les choses sont différentes avec la propriété intellectuelle. Si vous me « prenez » mon idée, je la possède encore. » Cette distinction, inscrite dans la Constitution américaine, est à la base des règles internationales qui autorisent par exemple la citation d’un extrait de livre dans un but pédagogique ou le prêt d’un disque à un voisin. Ces pratiques deviendront illégales si les textes mis en chantier sous la pression des entreprises détentrices de droits acquièrent force de loi, d’abord aux Etats-Unis, puis, via l’Organisation Mondiale de la Propriété Intellectuelle, partout ailleurs sur la planète.