placé au sommet de la pyramide Internet. Pendant plus de vingt ans, il fut l’arbitre naturel de la communauté, un arbitre qui circulait pieds nus dans les couloirs de sa faculté, auréolé d’une imposante barbe poivre et sel. Jon Postel avait fini par ressembler de façon troublante à son surnom : il était « le Dieu de l’Internet ».  

Peu avant sa mort, Dieu était pourtant sur le point d’être dépouillé de ses prérogatives. En se désengageant du réseau le gouvernement américain avait confié la sous-traitance de la plus grande partie du dictionnaire à une société privée, sous la supervision théorique de Postel. Une opération menée en trois temps : en 1992, Network Solutions, Inc (NSI) reçoit un budget fédéral pour assurer la gestion quotidienne des domaines génériques, dont le précieux .com. Trois ans plus tard, l’Etat retire son financement et autorise NSI à facturer l’entretien la base de données. A peu près en même temps, NSI est rachetée par SAIC, Science Applications International Corporation, une entreprise spécialisée dans les activités de service en haute technologie. Qui trouve-t-on dans le conseil de direction de cette société « privée » ? Une brochette de grands commis de l’Etat, et pas n’importe lesquels : l’amiral Bobby Inman, ancien chef de la NSA, John Deutch et Robert Gates, deux ex-directeurs de la CIA, le général Max Thurman, commandant de l’invasion du Panama, William Perry et Melvin Laird, anciens ministres de la défense… tous comptent, ou ont compté, parmi les administrateurs. Quatre-vingt pour cent des revenus de SAIC proviennent de contrats gouvernementaux. Autrement dit, la transmission du DNS à NSI ressemble à un tour de passe-passe par lequel d’anciens fonctionnaires se retrouvent responsables dans le privé d’une activité qu’ils ont eux-mêmes contribué à privatiser. Ce mélange des genres correspond à la pratique du « tourniquet », très répandue outre-Atlantique, où le personnel de l’Etat accomplit de fréquents, et lucratifs, aller-retours entre le secteur privé et les emplois publics, au risque d’entretenir une confusion gênante sur les intérêts qu’ils défendent. A Washington, personne ne se