deux ans.  Elles disposent pour ce faire de logiciels de plus en plus subtils. Le programme « The Ascentor » trie automatiquement les courriers en fonction de leur contenu, légitime ou illégitime. Un autre, « Silent Watch », enregistre et restitue à la demande toutes les touches frappées par l’employé sur son clavier, y compris les temps morts et les caractères effacés. « Dans quelle autre circonstance peut-on pénétrer de la sorte le processus de pensée de quelqu’un ? » s’interroge gravement un juriste.

Une ville australienne impose aux adolescents turbulents le port de bracelets électroniques les obligeant à respecter une heure de couvre-feu. Au Nouveau-Mexique, les automobilistes coupables d’excès de vitesse doivent donner un échantillon de leur code génétique. Les caméras sont omniprésentes, de plus en plus petites, précises et « intelligentes ». Elles surveillent les ouvriers dans les ateliers, les passants dans les rues, les promeneurs dans les parcs. Elles reconnaissent les plaques d’immatriculation des voyageurs qui empruntent le tunnel sous la Manche. Partout, elles traquent l’anormalité, comme ce prototype, développé en Grande-Bretagne, qui analyse en temps réel le comportement des usagers d’un parking. Lorsqu’ils se dirigent vers leur véhicule, la plupart des automobilistes choisissent inconsciemment des trajectoires remarquablement semblables. La moindre déviation est suspecte. Plusieurs hésitations successives… la caméra en déduit qu’un voleur est à l’œuvre et déclenche le processus d’alarme. Gare aux éternels distraits !  

Le raffinement du code induit une pression grandissante au conformisme. Cette normalisation insidieuse s’inscrit dans le rêve commun au policier et au marchand : rendre le citoyen-consommateur le plus prévisible possible. Le processus est à peine visible. Il suscite peu de débats, car la technologie bénéficie de l’auréole de neutralité de la science et jouit d’une légitimité économique qui ne souffre pas la contestation. Il donne corps au discours apocalyptique du philosophe italien Gianni Vattimo sur la contre-finalité de la raison,