habitants de la
terre seront rassemblés dans un voisinage intellectuel unique et en même temps
parfaitement protégés des influences néfastes qu’ils auraient subies en
d’autres circonstances… » Voilà comment la presse accueillait le télégraphe
de Morse en 1846.
Quant au téléphone, il était clair en 1880 qu’il n’amènerait
« rien moins qu’une nouvelle organisation de la société – un état
des choses dans lequel chaque individu, aussi isolé soit-il, aura à sa portée
tous les autres membres de la communauté. »
Les érudits qui se penchent
sur la spécificité du JAO, le journalisme assisté par ordinateur,
n’auront-ils pas l’air demain aussi benêts que celui qui s’aviserait
aujourd’hui de rédiger un précis de journalisme assisté par téléphone ?
A quoi on rétorquerait
sans doute que l’Internet ne fait que concrétiser sur le tard les promesses révolutionnaires
du télégraphe et du téléphone. La combinaison des investissements colossaux
du marché et d’un discours politique univoque laisse de toute façon peu de
marge aux sceptiques. Poussée vers l’avant par l’économie et la politique,
la société de l’information devient une prophétie auto-réalisatrice, un
lendemain inéluctable.
Alors, où conclure ? Sur un balcon de Castries,
capitale de Sainte-Lucie. Dunstan St Omer me raconte les malheurs de son île,
prise dans la tourmente de la mondialisation. L’Organisation Mondiale du
Commerce ne veut plus que l’Europe accorde un privilège douanier aux bananes
de l’île, mais les plantations locales sont trop petites pour concurrencer
les cultures d’Amérique Centrale. La banane, principale ressource de
Sainte-Lucie, va disparaître et céder la place au tourisme, c’est-à-dire à
la recolonisation par des puissances économiques étrangères. Dunstan a peint
le drapeau jaune et noir du petit Etat lorsqu’il conquit son indépendance à
la fin des années 70, et il ne décolère pas. Les passants se retournent pour
saluer cet artiste sans âge, l’ami qui peint la liberté et l’espoir sur
les murs des écoles et au plafond des églises.
Pas un village sur l’île qui
n’affiche fièrement ses compositions naïves de vierges noires et de régimes
de banane. Je l’écouterais pendant des